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Quand les tablettes s’habillent de papier

Mise en ligne le 17 juin 2012

Lire : Le Temps du 12 juin

Nostalgie ou appropriation d’un imaginaire? Nombre d’applications destinées aux tablettes électroniques reprennent les codes du papier. Plus qu’une mode, c’est le signe d’une vraie convergence technologique entre des traditions anciennes et de nouveaux supports. (N.D)

De plus en plus d’applications se griment en carnet de notes, empruntant aux papetiers leurs codes et leurs modes. Les écrans rêvent de s’approprier l’imaginaire du livre et du papier

Le jour de la Fête des morts, en Chine, il est d’usage de brûler les biens qu’on souhaite envoyer aux défunts dans l’au-delà. Cette année, paraît-il, les dévots ont brûlé beaucoup de tablettes et d’iPad en papier. Une pratique qui ne manque pas d’ironie si l’on songe que l’usage des tablettes électroniques est censé remplacer, avant tout, celui du papier.

Nos journaux, nos livres, nos blocs-notes, nos pages de textes, nos dessins, nos calculs, tout cela tend désormais à se dématérialiser, à migrer en version électronique sur nos nouvelles ardoises magiques, ces supports technos et colorés, ouverts et lumineux, aux rétroéclairages d’aquarium et qui font défiler des écrits modulables sur des écrans lisses, doux et tranquillement scintillants. Le stylo, lui aussi, s’efface devant les doigts, devenus apparemment tout-puissants, caressants, capables de susciter mille couleurs, épaisseurs ou graphies diverses: «Dieu nous a donné dix stylets, on n’a besoin de rien d’autre», disait Steve Job, feu le patron ­d’Apple, récusant ainsi jusqu’à l’emploi des crayons.

Jeux griffonnés

Alors, bientôt enterré le papier? Pas si vite! D’une part, les usages ­matériels du papier tiennent bon et la plupart des observateurs ne le voient pas mourir demain: «Je suis convaincu que le papier ne disparaîtra pas, dit Fabio La Rocca, sociologue au Centre d’étude sur l’actuel et le quotidien à la Sorbonne (CEAQ) et responsable du GRIS (Groupe de recherche sur l’image). L’invention d’un nouveau médium ne provoque pas nécessairement la disparition d’un autre. On a pensé que la radio disparaîtrait, mais elle est de nouveau là, encore plus forte.»

D’autre part et surtout, le monde électronique n’a de cesse d’imiter le monde du papier. Tout se passe même comme si les progrès technologiques concouraient chaque jour un peu plus à rapprocher l’électronique de l’univers du papier. Sur les tablettes numériques, dont la forme évoque déjà livres, magazines ou cahiers, les applications se multiplient qui réveillent, en jouant parfois sur une certaine nostalgie, nos souvenirs de papier.

On ne compte plus les jeux comme «Paper Train» ou «Paper Pinball» ou encore «Night Fight», qui, bien qu’animés, semblent griffonnés à la hâte au stylo-bille ou à ­l’encre sur un coin de carnet. Nombre d’autres applications, à l’image de «Paper Camera», permettent de transformer automatiquement les photos en esquisses au crayon, à l’aquarelle ou à la plume. Et non contente d’en emprunter l’esthétique, l’électronique s’inspire encore des différents usages de la feuille de papier: cours d’origami, cours de fabrication d’avions en papier sont dispensés par tablettes interposées. Jusqu’aux boules de papier virtuelles que l’application «Paper Toss» permet d’envoyer dans une poubelle sur écran.

Mémoire de la feuille

Mais c’est évidemment dans le domaine de l’écriture et de l’édition électronique que la mémoire du papier subsiste au premier chef. Ni les e-papers, ni les e-books, ni les innombrables carnets virtuels dans lesquels on peut écrire au clavier ou à la main n’ont oublié d’où ils venaient. Au contraire, plus ils se développent, plus ils se tournent vers leur monde d’origine, vers un modèle éprouvé, vers le papier. Pour preuve, par exemple, les progrès rapides des livres électroniques: «Le Kindle d’Amazon m’impressionne beaucoup, dit Fabio La Rocca. Sa qualité, son format le rapprochent énormément du livre. On peut le lire au soleil, à l’ombre; comme le papier, ses pages n’ont pas de reflets; on peut l’emmener partout. Il y a là tout un imaginaire du livre qui est récupéré.»

Les conventions de règle sur le papier demeurent pour la plupart valables sur nos écrans: surtitres, titres, chapeaux, lettrines, pages de garde, division en chapitres, marges, tout l’arsenal de base des typographes reste en vigueur. Même les nouveaux magazines, qui à l’image de Rue 89 avec les doigts , sont affranchis de tout référent papier, conservent nombre d’usages en vigueur chez les imprimeurs. Les formes des tablettes elles-mêmes évoquent l’ardoise ou le cahier.

Parallèle historique

Historien de l’édition, professeur à l’Université de Lausanne, François Vallotton voit dans ces retours du virtuel vers les codes de l’univers traditionnel du papier un parallèle avec l’avènement de la composition mécanique en matière d’imprimerie: «L’arrivée de la composition mécanique avait jeté l’effroi dans le monde de la typographie, mais aussi dans certains milieux artistiques qui jugeaient que la qualité des ouvrages devenait particulièrement médiocre. Pour parer à ces critiques et imposer la nouvelle technologie, typographes et artistes ont commencé à réfléchir à des caractères qui soient adaptés aux nouveaux procédés, mais en s’inspirant de la tradition typographique telle qu’elle existait depuis le XVIe siècle. On a donc inventé de nouveaux caractères en s’appuyant sur une tradition très ancienne pour se différencier des premiers caractères utilisés mécaniquement qui étaient assez grossiers.»

«Le papier a toujours marché, constate, pour sa part, Fabio La Rocca. Donc on va reprendre son esthétique pour l’adapter aux temps nouveaux. C’est un effet d’acclimatation.» Pour Fabio La Rocca, la rencontre entre les codes traditionnels liés à l’usage du papier et les développements des nouvelles technologies sont le signe même de notre époque: «La synergie entre l’archaïque et le développement technologique est une des définitions de la postmodernité que donne le sociologue Michel Maffesoli, qui dirige le Centre d’étude sur l’actuel et le quotidien où je travaille. La manière dont les nouvelles technologies intègrent l’esthétique ancienne du papier permet de jouer sur des archétypes. Les technologies jouent sur un imaginaire qui nous a toujours frappés. Simplement, elles le mettent à jour.»

François Vallotton va dans le même sens: «Ce qui est assez propre au monde du livre, c’est la fétichisation de l’objet. C’est quelque chose de très important et c’est sans doute pour ça que le livre est insubmersible. Du coup, il est assez logique que les nouveaux supports essayent de créer une forme de fétichisation qui soit adaptée aux nouvelles techniques.»

Ainsi donc, plutôt que d’innover, on chercherait en fait à retrouver, dans des technologies nouvelles, des sensations anciennes. «C’est exactement ça, l’innovation. On a l’impression qu’on innove, et c’est vrai du point de vue de l’objet, de l’outil, mais l’esthétique est la même. Voyez les écrans: ils deviennent de plus en plus souples. Ils seront bientôt si minces qu’on aura l’impression d’avoir un vrai journal entre les mains.»

Le retour en force de l’esthétique et des usages du papier dans l’univers électronique ne semble pas devoir être prochainement remis en question. Malgré les réticences de Steve Job, Apple vient, si l’on en croit les sites spécialisés, de déposer un brevet pour un stylet électronique, histoire de souligner encore un peu plus la permanence des gestes de l’écriture.

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1 Commentaires pour cet article

  1. Forum azure :

    C’est pour rendre l’application plus réaliste.

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