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Non, on ne mémorise pas moins bien sur Kindle que sur papier !

Mise en ligne le 20 septembre 2014

Lire : la Feuille / Blog le Monde, du 12 septembre

La question de savoir si la lecture numérique est différente de la lecture papier agite depuis de nombreuses années chercheurs et commentateurs. Aux cris d’orfraie des Cassandre répondent ceux de leurs contempteurs, comme le soulignait déjà le dossier que je consacrais au sujet en 2009.

Récemment, une étude a fait le tour de la presse internationale (Guardian, New York Times, Rue89…) et j’étais un peu énervé de la synthèse qui en était faite, qui semblait un nouveau pavé dans la mare du sempiternel débat autour de l’électronique et du papier… En fait, le constat qu’on mémorise moins bien au format numérique qu’au format papier me semble si éloigné de la réalité des pratiques et des constats des experts (« Quand on observe de près les effets des écrans sur le cerveau, on constate que le support informatique ne change pas grand-chose à la lecture » dit Stanislas Dehaene), que j’ai voulu en savoir plus.

A la conférence IGEL qui se tenait en juillet à Turin, Jean-Luc Velay du Laboratoire de neurosciences cognitives de Marseille et Anne Mangen de l’université de Stavanger en Norvège ont fait la présentation d’une étude (qui n’a pas encore été publiée) qui semble enfin préciser l’objet du débat.

Le protocole d’étude mis en place était assez simple, m’explique patiemment Jean-Luc Velay. Les chercheurs ont donné à lire à 50 étudiants marseillais (bac+2 à bac+8) une nouvelle policière de 28 pages de la romancière Elisabeth Georges : la moitié disposait de la nouvelle au format électronique et devait la lire sur une liseuse dont les pages se tournaient avec des boutons, l’autre sur papier… Les chercheurs ont passé du temps à établir les groupes pour qu’ils soient le moins déséquilibrés possible. La plupart des étudiants n’avaient pas vraiment l’habitude de lire en numérique. Chacun devait lire la nouvelle puis, immédiatement après, répondre à un long et détaillé questionnaire, ce qui prenait en tout environ une heure trente par étudiant. Le but : mesurer la mémorisation, l’attention, la compréhension…

Sur l’attention, Jean-Luc Velay ne m’en a pas reparlé, preuve que la panique morale sur cette question semble en train de passer de mode… Sur la mémorisation du contenu des textes (savoir si tels mots ou phrases étaient présents dans le texte), les deux groupes ont réalisé les mêmes performances. Sur les questions relatives aux personnages, à leurs relations, aux lieux, aux objets, là encore, peu de différences. Les deux groupes ont compris la même chose aux histoires… Sur les aspects temporels de l’histoire (savoir à quelle saison se rencontrent les protagonistes par exemple), les lecteurs sur papier ont donné des réponses un peu plus exactes que les autres. Mais quand on leur demandait dans quelle partie du texte était mentionné tel événement (le texte comportait 3 parties), les lecteurs sur papiers se sont montrés beaucoup plus précis pour localiser les événements dans l’espace du texte que les autres (ce qui semble assez logique, vu les lacunes de l’électronique dans le domaine). Un dernier test demandait aux lecteurs de replacer 14 événements de l’histoire dans l’ordre chronologique, et là encore, les lecteurs papier ont mieux réussi que les autres à retrouver le bon ordre.

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Image : la différence entre la lecture électronique et la lecture papier sur la compréhension temporelle du déroulé des événements de l’histoire, le cadre, les décors, les personnages, les objets et la reconstruction de l’intrigue. Pour Jean-Luc Velay, la différence que l’on voit dans ce schéma sur la mémorisation des objets n’est pas à prendre en compte car pas statistiquement significative. Via l’article que le New York Times a consacré à ce sujet.

Qu’est-ce que cela signifie ? Quelque chose d’assez simple et d’assez logique en fait. Quand on lit, on utilise les yeux, mais également les mains, le corps… On ne lit pas qu’avec nos yeux et notre cerveau ! La lecture se fait avec tous les sens ! Les livres électroniques n’ont pas les mêmes caractéristiques physiques que leurs homologues papier (en terme de tenue, de poids, de volume, de prise en compte de leur épaisseur…). Ce qu’ont cherché a montré les chercheurs avec cette expérience, c’est savoir si les mouvements liés à la lecture ont un rôle dans notre compréhension de l’histoire. La dématérialisation du support n’a visiblement pas d’impact réel sur notre capacité à mémoriser une intrigue, à la comprendre dans son ensemble et dans le détail. Par contre, elle semble perturber notre capacité de repérage spatio-temporel, à la fois dans le déroulé du livre et dans le déroulé de l’histoire, l’un semblant impacter l’autre. Comme les mouvements de la main permettent de se repérer dans l’espace du livre, celui-ci permet aussi de se repérer dans le déroulé de l’histoire. Ce que démontre cette étude, c’est que nous sommes un peu plus perdus dans l’espace du livre électronique que dans celui du livre papier. Notre approche du volume, de l’épaisseur, des séquences mêmes de l’histoire est perturbée par l’absence des indices spatio-temporels que nous recevions du toucher, de la kinesthésie du livre papier…

Est-ce grave docteur ?

Contrairement aux propos alarmants qui ressortaient des comptes rendus de presse, Jean-Luc Velay se veut confiant. Pour lui, il n’y a là rien que le design ne puisse réparer. D’ailleurs, c’est déjà le cas sur certains modèles de liseuses plus récents que ceux testés auprès des étudiants. En fait, confie-t-il, quelqu’un qui lit beaucoup avec un livre électronique peut utiliser d’autres informations de repérage et les designers, attentifs à cette critique, introduisent de plus en plus d’éléments pour compenser ce défaut… (affichage de la progression, temps de lecture passé, temps de lecture restant, meilleur affichage des parties et chapitres…). L’expérience avec un groupe expert mériterait certainement d’être tentée, afin de voir si les résultats se confirment ou s’infirment, suggère le chercheur. Bien sûr, feuilleter un livre électronique demeure encore malcommode, mais rien qui ne semble impossible à compenser ou à améliorer.

Reste que Jean-Luc Velay souligne quelque chose d’important, rapport à l’engagement du corps dans la lecture. Lui qui a beaucoup travaillé sur les questions de passage de l’écriture manuscrite a l’écriture sur clavier, les deux ont des vertus (Stanislas Dehaene est plus réservé sur cette question). L’important pour lui est que l’on soit capable de mesurer les changements que le passage d’un mode à l’autre va induire sur le plan cognitif, avant de passer du stylo au clavier. La commodité ou la simplicité ne peuvent pas être nos seuls critères de décision. Nous devons mesurer et être conscients de l’impact des changements que nos technologies apportent avant de les généraliser, notamment auprès des plus jeunes.

Changement de support ou changement culturel ?

Ce qui est plus difficile à mesurer, concède le chercheur, c’est la transformation culturelle que le changement de support induit. A l’époque du lancement du livre de poche, de nombreux observateurs se sont inquiétés des transformations que la lecture debout, ainsi facilitée, allait apporter… Est-ce que les supports peuvent avoir une influence sur la lecture de textes plus longs, des formes narratives plus complexes ou plus créatives (philosophie, essais, poésie…) ?

Anne Mangen et d’autres collègues ont réalisé une étude du même ordre avec des lecteurs sur papier et iPad, rapporte le Guardian – mais le texte était très court – une page – et son contenu très émotionnel… nous explique Jean-Luc Velay. Selon ces résultats, les lecteurs électroniques auraient moins ressenti d’empathie avec les personnages et se seraient moins sentis immergés dans l’histoire… Un résultat à prendre avec tout de même beaucoup de bémol, à la fois parce que les conditions de l’expérience apparaissent bien limité et que le questionnaire n’a visiblement pas cherché à observer autre chose que le ressenti des lecteurs (il n’y avait pas de questions sur la mémorisation ou la compréhension d’autres aspects, comme dans l’étude réalisée avec les chercheurs français).

Mais comme l’exprime très bien le chercheur André Gunthert en commentaire d’un article sur cette étude sur le blog de Jean-Noël Lafargue, beaucoup d’études comparatives entre lectures imprimée et électronique n’envisagent pas l’influence des facteurs culturels. Or, « la lecture n’est pas qu’un phénomène cognitif, c’est une institution culturelle, qui confère des valeurs différentes aux productions selon la légitimité de leur édition, et le cas échéant leur format ». Lit-on de la même manière Proust dans une édition de poche et en Pléiade ? Lit-on de la même manière une même édition avec une couverture différente ? Le lit-on de la même manière à des âges différents, selon des milieux sociaux différents ? Le lit-on de la même manière si les noms d’auteurs avaient été changés ? « Bref, la théorie selon laquelle le livre serait une œuvre « immatérielle », indépendante de son support, est une approximation théorique qui ne tient aucun compte de la réalité sociale et culturelle de l’exercice de la lecture, bien décrite par des historiens comme Roger Chartier, Jean-Yves Mollier ou Anne-Marie Thiesse… »

Ce sont certainement des effets à mesurer… Mais quand on comprend mieux les apports de l’étude, on se rend compte que le support n’a pas vraiment d’incidence sur notre compréhension, hormis, pour des raisons compréhensibles, sur le repérage spatio-temporel.

Le numérique doit trouver sa corporalité !

L’introduction des nouvelles technologies induit des changements au plan cognitif qui sont de plus en plus étudiés, dont il faut mesurer si les effets sont positifs ou négatifs, et comment la technologie peut les compenser… « En général, les nouvelles technologies minimisent l’investissement corporel. Faciliter la vie des individus consiste souvent à réduire l’énergie physique dépensée », souligne Jean-Luc Velay. Quel est l’impact cognitif de cette réduction d’investissement corporel ? interroge le chercheur. On a longtemps pensé que les processus cognitifs étaient abstraits, détachés du corps. Aujourd’hui, on sait qu’ils sont profondément ancrés dans nos activités corporelles (les chercheurs parlent d’ailleurs de « cognition incarnée » ou embodied cognition). « Nos mouvements, nos façons d’agir dans l’espace, nos déplacements aident nos processus cognitifs. En réduisant l’activité corporelle, comme nous le proposent les technologies, ne risque-t-on pas de faire régresser les représentations cognitives qu’on se construit ? Acquérir, interpréter l’information demande aussi de passer par notre corps. »

Cette réflexion nous laisse à penser que la lecture numérique doit encore penser sa corporalité… Nos corps qui s’affaissent derrière nos écrans nous le réclament déjà. La lecture en marchant se révélera-t-elle plus efficace sur la cognition que la lecture assise ou debout, comme le montre actuellement plusieurs études qui réévaluent la fonction cognitive de la marche. L’engouement pour les tapis de marche, les bureaux assis/debout et les gadgets (comme Cubii) qui permettent de faire des efforts tout en restant assis (voir le dossier que consacrait le Monde à ce sujet) sont-ils un moyen de redonner de la corporalité à ces technologies qui nous en enlèvent ?

Comment concevoir des appareils électroniques de lecture qui réintroduisent de la corporalité, capables de compenser la physicalité des livres ? En nous « immobilisant », en facilitant la lecture, en faisant disparaître toutes ses aspérités, les technologies numériques risquent d’atténuer, de modifier très subtilement les représentations cognitives que la lecture construit. Rien qui semble vraiment alarmant, mais il y a là, assurément, un facteur que les concepteurs doivent en prendre en compte. Un argumentaire en tout cas qui plaide pour un retour à un design qui mobilise le corps. Peut-être tout à fait différemment de la façon dont on le pratique avec des outils non numériques d’ailleurs… C’est là une piste en tout cas bien plus stimulante que la guerre des vertus des supports !

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