Royaume-Uni : le Brexit, aubaine ou danger ?

Mise en ligne le 19 mars 2017

Lire Livres Hebdo du 10/3/17

Extrait

Le brusque effondrement de la livre sterling a profité, en 2016, aux éditeurs britanniques, qui se montrent pourtant inquiets pour l’avenir à la veille de la Foire internationale du livre de Londres, prévue du 14 au 16 mars.

Le Brexit a été un gros choc, admet de sa voix posée Alexandra Pringle, la directrice éditoriale de Bloomsbury. L’édition britannique est devenue de plus en plus internationale avec des ventes non seulement concentrées au Royaume-Uni mais étendues à de nombreux autres marchés. Il est dans ces conditions difficile de se dire que le pays devient isolationniste. » Stephen Page, directeur général de Faber & Faber, évoque même « une ambiance initialement désespérée ». De fait, « nous vivons à Londres, la plupart des gens qui travaillent ici sont âgés de moins de 40 ans et un certain nombre viennent de l’Union européenne, rappelle-t-il. Et notre maison est connue pour être internationale, ouverte d’esprit et favorable à la liberté de parole, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la fermeture de frontières. »

Le vote du 23 juin, qui précipitera dans deux ans le Royaume-Uni hors d’une Union européenne où il était entré en 1973, a secoué les milieux intellectuels et artistiques plus que la moyenne des Britanniques. Pourtant, en dehors d’« un léger fléchissement enregistré au moment du référendum car les gens ne lisaient plus rien d’autre que les journaux, il n’y a pour le moment eu aucun effet négatif sur les ventes, admet David Shelley, le directeur général de Little, Brown, l’une des filiales d’Hachette. Le monde de l’édition est relativement immunisé face aux événements politiques. Au contraire, dans de telles périodes, les gens lisent plus de documents pour mieux comprendre l’actualité ou se plongent dans des romans pour s’évader. »

Exportations en hausse

Alexandra Pringle, qui « a reçu de nombreux projets de livres politiques », ne croit pas non plus à une coïncidence. « Tout cela est assurément lié à cette vague engendrée par le Brexit et l’élection américaine. Nous avons ainsi accéléré la sortie d’Utopie pour réalistes de l’auteur néerlandais Rutger Bregman, indique-t-elle. Il y a un regain d’intérêt pour l’analyse de l’évolution du monde. » L’effet Brexit se révèle ainsi trompeur. L’économie ne s’est pas effondrée. Les entreprises continuent à créer des emplois. La confiance des ménages et des entreprises est au mieux après des premiers jours secoués. Et les exportations profitent de l’effritement de la livre sterling – la devise britannique a atteint son plus bas niveau historique face au dollar et a perdu en quelques heures plus de 15 % face à l’euro pour se stabiliser à son niveau des années 2011-2014.

L’édition en a directement profité. Les vendeurs de droits à l’étranger ont par exemple enregistré une hausse immédiate des profits suite au brusque changement des taux de change. « Nos exportations représentent environ 30 % de nos ventes, dont un tiers est dirigé vers l’UE, rappelle David Shelley. C’est une de nos zones de croissance et nos ventes ont profité du taux de change redevenu raisonnable vis-à-vis de l’euro. Surtout que nous vendons de plus en plus nos livres en langue anglaise en Europe. Les gens lisent en anglais pour s’amuser et pratiquer cette langue. » Il précise pourtant que la fluctuation des taux de change n’a pas entraîné de gains considérables car « le coût du papier, que nous achetons dans le monde entier et principalement dans des forêts accréditées européennes, a fortement augmenté ». En outre, l’inflation est repartie fortement à la hausse au Royaume-Uni après une année sous la barre des 1 %.

Usborne profite de son modèle atypique

Martin Usborn – Peter Usborne.

« Pour nous, cette année n’a pas été celle du Brexit mais celle de la hausse de 10 % des parts de marché de nos livres pour enfants ! » A 79 ans, Peter Usborne dirige toujours la maison de livres pour la jeunesse qui porte son nom, même si sa fille Nicola s’occupe d’une part croissante des opérations. Il profite, ces dernières années, d’un environnement très positif. « Amazon vend bien nos livres imprimés, qui sont e-immunisés, assure-t-il. Les gens continuent en effet à acheter des livres aux enfants pour les encourager à partager mais aussi pour compenser les heures passées devant les écrans. »

La position d’Usborne semble d’autant plus solide que son organisation la préserve grandement des risques réglementaires liés à la sortie de l’Union européenne. « Contrairement aux autres éditeurs, nous ne vendons pas les droits de nos livres, nous les publions sur place par nos filiales, désormais réparties dans neuf pays suite à notre récent partenariat avec la Chine », explique Peter Usborne. Avec la confirmation d’une tendance : « La langue anglaise est plus que jamais la langue mondiale et les ventes de livres pour enfants en anglais explosent, notamment en France et en Chine. »

Les bibliothèques en chute libre

Les coupes budgétaires opérées par les conservateurs depuis leur arrivée au pouvoir en mai 2010 continuent d’affecter quotidiennement les bibliothèques publiques britanniques. De mars 2010 à mars 2016, leur nombre a reculé de 14 %, de 4 482 à 3 850. Avec la fermeture de ces 632 établissements, les postes de 7 682 salariés ont été supprimés (de 24 746 à 17 064) alors que le nombre de volontaires, principalement à temps partiel, a plus que doublé, de 17 550 à 44 501. Le budget total des bibliothèques a chuté de 14 %, de 1,06 milliard de livres sterling à 919 millions. Enfin, le nombre de livres et de journaux imprimés disponibles dans les bibliothèques s’est effondré de 37 %, passant de 83,5 à 52,3 millions. Ce chiffre pourrait même être sous-estimé car, selon les bibliothécaires, du fait des réductions de personnes, ils ne peuvent plus réaliser des inventaires précis de leurs stocks.

Inquiétudes pour le copyright

Malgré ces impressions initiales plutôt positives, les éditeurs gardent en tête que l’article 50, qui permet la rupture avec l’Europe, n’a pas encore été déclenché. Une fois cette étape cruciale passée, d’ici au 31 mars, le Royaume-Uni et les Vingt-Sept auront deux ans pour s’entendre et signer un accord commercial encadrant leurs échanges. « Le gros souci concerne le copyright [droit d’auteur, NDLR], pointe le directeur général de Little, Brown UK. En tant que membre de l’UE, nous sommes protégés en la matière. Une fois que nous serons séparés, il faudra nous assurer que la législation européenne est répliquée dans notre législation. »

La deuxième inquiétude concerne les travailleurs européens. Actuellement, tous les citoyens de l’UE sont autorisés à venir travailler et vivre au Royaume-Uni sans le moindre visa ou justificatif. La situation des Européens déjà installés outre-Manche depuis plus de cinq ans paraît sereine : ils sont déjà légalement résidents permanents au Royaume-Uni. Le statut de ceux débarqués plus récemment dans l’île reste en revanche totalement flou et il paraît peu concevable d’imaginer à l’avenir l’arrivée incontrôlée de travailleurs européens dans les maisons d’édition britanniques.

Troisième motif de préoccupation, les achats de droits. « Lorsque nous achetons les droits d’un livre en anglais, nous essayons de les obtenir pour l’ensemble du territoire européen pour éviter que les éditeurs américains ne fassent du dumping en inondant l’Europe d’éditions moins chères, indique Dan Franklin, éditeur associé chez Jonathan Cape. Or nous ne savons pas si cela demeurera possible une fois que nous serons sortis de l’UE. »

Au-delà de ces questions réglementaires, James Daunt, le P-DG du groupe de librairies Waterstones, redoute « le ralentissement à long terme de l’économie. Le Brexit rendra certainement le pays plus pauvre, et peut-être de manière assez substantielle », s’inquiète-t-il. Andrew Franklin, le P-DG de Profile Books et de Serpent’s Tail, n’est guère plus optimiste. « D’ici à plusieurs décennies, nous risquons de devenir une filiale de l’édition américaine, à l’image de l’Australie et du Canada. Si nous nous déconnectons de l’Europe, plus personne n’aura d’intérêt à investir ici. Surtout que toutes nos grandes maisons d’édition sont françaises, américaines ou allemandes. »

Une excellente année

Malgré cet environnement perturbé, tous les éditeurs contactés assurent avoir réalisé une excellente année. « C’est un très bon moment pour travailler dans l’édition, admet Andrew Franklin. Les éditeurs vont bien et les librairies aussi, notamment les indépendants. » Ce climat favorable tient en partie à la reprise des ventes des livres imprimés. La morosité engendrée par l’explosion du livre numérique et l’hypothèse de la mort du livre imprimé annoncée par des oiseaux de mauvais augure semblent aujourd’hui n’être qu’un lointain cauchemar. Les ventes de livres numériques se sont stabilisées, voire déclinent en parts de marché. Et les ventes de livres imprimés ont repris du poil de la bête.

Certes, le succès plus important que prévu du dernier Harry Potter a transcendé le secteur. Parallèlement, Waterstones semble avoir trouvé son rythme de croisière après la révolution initiale portée par James Daunt. Cela dope les ventes des éditeurs, qui bénéficient aussi des efforts qu’ils ont déployés, pour compenser le développement du livre numérique, sur l’esthétique des livres, « l’amélioration de la qualité d’impression des livres, la création de couvertures plus soignées, comme en témoigne Dan Franklin, chez Jonathan Cape. Toute la chaîne de fabrication a été améliorée pour faire des livres de vraiment beaux objets que les gens voudraient garder. Les ventes de hardbacks [premières éditions cartonnées, NDLR] en ont profité. »

Au demeurant, la révolution numérique des dernières années s’est aussi révélée positive pour les éditeurs, rappelle Stephen Page. « Nous sommes la première génération d’éditeurs à avoir des échanges réels avec les lecteurs grâce aux médias sociaux. Avec le programme gratuit Faber Member, rejoint par 10 000 lecteurs, ou Faber Social, qui nous permet d’attirer des fans de musiciens, nous approfondissons un lien avec nos lecteurs et touchons des niches hors de notre cercle traditionnel. » Ce n’est décidément pas une mauvaise période pour l’édition britannique.

Les commentaires sont fermés

Notre mission

La CCFI a pour mission de fédérer tous les acteurs de l'Industries Graphiques et assurer une veille technologique nécessaire à la maitrise de nos métiers et process d'aujourd'hui et de préparer ceux de demain.

Subscribe to Newsletter