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Jeremy Rifkin : «Il est temps que Google devienne un bien d’utilité publique»

Mise en ligne le 16 avril 2017

Lire Le Figaro du 6/4/17 page 24

Extrait

L’économiste américain était à Paris le 29 mars dernier à l’occasion d’une conférence organisée par le géant des technologies Oracle, lors de laquelle il s’est entretenu avec Le Figaro de revenu universel à l’heure de l’intelligence artificielle et de l’économie de plateformes.

Qu’il s’agisse des robots qui volent les emplois aux questions plus larges de reconfiguration du monde du travail, ces débats doivent beaucoup à l’héritage de Jeremy Rifkin, l’un des premiers penseurs à en avoir posé les cadres. La vision prospective de cet économiste de formation a acquis une notoriété mondiale depuis la publication en 1995 d’un essai notoire, La Fin du travail, où il prédisait que les technologies numériques auraient un impact retentissant sur l’emploi et l’entreprise du troisième millénaire. Après ce best-seller (préfacé par Michel Rocard en France), Jeremy Rifkin est devenu l’un des principaux penseurs de la transition énergétique et de la troisième révolution industrielle. Devenu conseiller et chef d’entreprise, il dirige également la conception de plans directeurs au sein de villes ou régions, comme les Hauts-de-France. Invité régulier – et parfois ami – de personnalités comme Angela Merkel, Romano Prodi, David Cameron, François Hollande ou encore le premier ministre chinois Li Keqiang, son influence parfois critiquée est néanmoins avérée. En visite à Paris le 29 mars dernier à l’occasion d’une conférence organisée par le géant des nouvelles technologies Oracle, il s’est entretenu avec le Figaro des propositions de régulation foisonnantes de l’économie numérique

LE FIGARO. -Un candidat à la présidentielle française, Benoît Hamon, propose de mettre en place un revenu universel afin de faire face aux évolutions du monde du travail. Qu’en pensez-vous?

Jeremy RIFKIN. – J’ai lu des articles à ce sujet et je sais qu’il mentionne mon livre, La Fin du travail. C’est très sympathique de sa part! Sans entrer dans un quelconque débat politique, je voudrais être très clair au sujet de mon livre. J’y explique que nous tendons vers un monde automatisé d’ici à 2050 et qu’il y aura alors de nouveaux types d’emplois. Mais nous n’allons pas éliminer les emplois. Au contraire, durant les deux prochaines générations, des millions et des millions d’emplois sont à créer ici en Europe pour installer les infrastructures de l’Internet des objets. Nous aurons besoin de chaque industrie et de millions d’humains qualifiés et semi-qualifiés pour créer une «smart Europe». Une fois que nous serons parvenus à la fin de ce mouvement, aux environs de 2050, il y aura moins de travail, mais ce n’est pas pour autant que celui-ci aura totalement disparu. Ils iront du côté de l’économie sociale car nous n’allons pas payer les gens à ne rien faire, mais plutôt les faire travailler dans des secteurs qui ne peuvent pas être automatisés comme la culture, l’éducation, le soin aux personnes… L’idée selon laquelle nous n’aurions plus besoin de travailleurs n’est pas dans mon livre.

«Nous passons du système de travail par l’emploi à celui de travail à la tâche»

Jeremy Rifkin

Que faire pourtant quand l’économie numérique fragmente le travail en micro-tâches et crée moins d’emplois et plus de précarité?

Nous passons du système de travail par l’emploi à celui de travail à la tâche. Pour les générations de plus de quarante ans, il restera des emplois traditionnels mais la nouvelle génération va être confrontée à ce travail à la tâche. Face à cela, il faut s’organiser car obtenir des droits, les faire respecter, c’est une lutte politique. La France est à l’origine de multiples révolutions et peut très bien en mener une sur ce terrain. Et l’Europe a toujours été aussi à l’avant-poste.

L’Europe n’est-elle pas désormais opposée aux États-Unis, sur des enjeux comme la protection de la vie privée?

L’Europe va jouer un rôle de leader comme elle l’a fait sur la question du changement climatique en posant les questions fondamentales, dans un contexte de troisième révolution industrielle. Sur ce continent, on comprend que l’on a besoin d’un gouvernement, d’une communauté d’affaires et de la société civile pour discuter car le gouvernement crée un capital et une richesse publique qui permettent de créer des infrastructures et d’organiser la vie quotidienne. La communauté d’affaires crée quant à elle un capital qui permet l’innovation et de nouveaux produits pour la société civile, qui crée à son tour un capital social.

Aux États-Unis, les communautés d’affaires adoptent une approche quasi libertarienne, notamment du côté de la Silicon Valley et de ses «tech nerds». Cependant, du côté de Brooklyn, une nouvelle génération d’entrepreneurs se montre beaucoup plus concernée par les enjeux de régulation, par le fait de créer des plateformes collaboratives et de s’assurer que des choses restent communes et non privatisées. Cette génération va suivre les pas de l’Europe en termes de régulation et d’idées, comme elle l’a fait en ce qui concerne les enjeux du changement climatique. Je crois en l’apparition d’un mouvement ouvert et transparent, qui va permettre à chacun de contrôler ses données et sa destinée.

«Uber ne va pas réussir. Ils veulent posséder les moyens de production, ce qui ne fonctionne plus»

Jeremy Rifkin

Ne pensez-vous pas que la bataille est déjà perdue? Uber et Airbnb ont mis la main sur l’économie collaborative, et seules quelques entreprises comme Google ou Facebook profitent des données…

C’est une critique évidente bien sûr, mais je pense typiquement qu’Uber ne va pas réussir. Cette entreprise a compris la nature distribuée d’un système permettant un coût marginal zéro, mais le problème est qu’il perpétue un système intégré vertical, traditionnel car hérité de la seconde révolution industrielle. À terme, ils veulent posséder les moyens de production. Or, cela ne fonctionne plus. Les conducteurs s’unissent et se syndicalisent, remarquant qu’ils ont et sont les moyens de production. Ils essaient à leur tour de créer des plateformes qui peuvent être aussi bonnes qu’Uber car, honnêtement, ce n’est pas sorcier. Qui va continuer à utiliser Uber si une autre plateforme est aussi bonne? L’Internet des objets favorise de toute façon ces coopérations. Nous devons évoluer vers ces modèles décentralisés.

Jeremy Rifkin lors de l'Oracle Modern Business Experience à Paris, le 29 mars dernier. Crédits: Olivier Parcollet.
Jeremy Rifkin lors de l’Oracle Modern Business Experience à Paris, le 29 mars dernier. Crédits: Olivier Parcollet.

Peu d’entreprises traditionnelles se convertissent à l’économie de plateforme…

Évidemment, mais il s’agit avant tout d’un mouvement politique: c’est une vraie lutte de passer à ce nouveau paradigme. Il faut se politiser, créer ces plateformes, créer ces mouvements de la troisième révolution industrielle ou de grandes entreprises vont tenter de le faire et de les contrôler. Google est un service merveilleux, mais quand tout le monde se repose dessus, cela ressemble à un monopole. Il est temps qu’il devienne un bien d’utilité publique. Lors de la seconde révolution industrielle, des compagnies comme AT&T sont devenues des biens publics aux États-Unis, à force d’être si gros qu’aucun autre service ne pouvait leur faire concurrence.

Les instances de régulation ont toujours le pouvoir de transformer des entreprises aussi puissantes en biens publics. Il est même naïf de croire que cela ne va pas être le cas. Google et Facebook atteignent un point de saturation: le marché de la publicité en ligne est devenu si gros qu’ils n’ont nulle part où s’étendre, ils règnent déjà en maître, c’est terminé! Je pense qu’à terme, ils vont être régulés par des autorités globales. On ne peut pas laisser une entreprise imposer ses règles quand tout le monde a besoin d’elle. Si cela n’intervient pas, ce sera le signe d’un grave abandon.

Peut-être est-il aussi plus difficile de faire le poids face à des entreprises si puissantes?

On aurait pu également dire cela dans les années 1930, mais au lieu de cela, les gens ont créé des mouvements politiques, des syndicats, ont combattu… Nous sommes à l’avant-poste d’un mouvement politique. Les vingt premières années de cette troisième révolution industrielle étaient comme les premiers temps d’une relation amoureuse, où chacun s’est rendu compte de ce que son portable ou son ordinateur pouvait faire et s’en est épaté. Mais les vingt années suivantes, notre rapport à la technologie ne sera plus le même car elle est désormais pleinement intégrée à nos vies. Nous passons quasiment autant de temps en ligne que hors ligne. Cette technologie est devenue aussi bien notre moyen de nous informer, de travailler qu’une extension de nous-même. C’est bien pour cela qu’il est naïf de croire qu’une génération tout entière ne va pas essayer de jouer un rôle dans la régulation de ce système. Je ne dis pas d’abandonner les entreprises privées, je vois plutôt deux systèmes économiques cohabiter côte à côte avec d’un côté des entreprises privées et de l’autre des plateformes collaboratives et des biens publics régulés.

Google a fait du bon travail, mais il est désormais temps qu’il devienne un bien d’utilité publique.

Il y a une très forte distorsion économique avec la question de la régulation de l’utilisation des données. Mais il est tout à fait possible de créer de nouveaux modèles. Je pense à Etsy ou à BlaBlaCar, dont le profit n’est pas l’unique intérêt. Il ne faut pas s’effrayer des grosses entreprises américaines: il va y avoir un mouvement politique majeur afin d’être capable de prendre le contrôle des données, de la sécurité et de la croissance du réseau. Quand Tim Berners-Lee a inventé le Web, il était prévu qu’il s’agisse d’un système distribué, ouvert, transparent et accessible à tous de manière égalitaire. Nos régimes de régulations doivent s’attaquer à cela. Cela peut se faire au niveau de l’UE à Bruxelles, avec la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, qui est très forte et qui est mon héroïne.

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