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«Archiver le Web est plus important que jamais sous Trump»

Mise en ligne le 14 mai 2017

Lire Le Figaro du 8/5/17

Extrait

Brewster Kahle revient sur la vocation de sa fondation : archiver la mémoire du Web, désormais partie intégrante du savoir universel.

Le verbe facile, Brewster Kahle se définit volontiers comme un «bibliothécaire numérique». Sa fondation, Internet Archive, consigne depuis vingt ans le Web. La Wayback Machine en constitue l’outil le plus connu. Machine à remonter le temps en ligne, elle recense désormais 286 milliards de pages Web, dont il suffit d’entrer l’URL pour les visualiser à une date définie. L’ancien élève du MIT, et inventeur d’Alexa, un site de statistiques sur le trafic Web mondial revendu à Amazon en 1999, s’est donné une mission: créer une «bibliothèque d’Alexandrie de l’âge numérique». Son parcours lui a valu d’intégrer en 2012 l’Internet Hall of Fame, ou le «temple de la renommée d’Internet», qui récompense les personnes ayant contribué au développement du Web. Il insiste auprès du Figaro sur l’importance de son projet, à l’ère de la propagation de fausses informations.

LE FIGARO. – Au lendemain de l’élection de Donald Trump, vous avez annoncé qu’Internet Archive dupliquerait ses données au Canada. À quelles menaces souhaitiez-vous échapper?

BREWSTER KAHLE. – L’arrivée de Trump au pouvoir nous a beaucoup inquiétés. Durant sa campagne, il a régulièrement fait référence au fait de «fermer certaines parties d’Internet». Nous avons dû réfléchir aux moyens de nous assurer que nos archives resteraient fiables et accessibles à tout moment, dans l’éventualité d’un Internet plus restrictif et soumis à une surveillance accrue. Comme l’a prouvé l’Histoire, les bibliothèques sont vouées à être… brûlées. Nous veillons donc à multiplier le nombre de nos sauvegardes. Des discussions avec le Canada ont été entamées pour y déplacer quelques serveurs et nous sommes actuellement en train de collecter des fonds pour financer cette opération.

Où vos archives sont-elles physiquement stockées?

Nous disposons d’une sauvegarde ici, à San Francisco, chez Internet Archive, d’une autre dans la région de la baie de San Francisco, d’une copie partielle à Amsterdam et d’une à Alexandrie, dont la bibliothèque nous a contactés dès 2002. La vraie question est de savoir comment construire une archive décentralisée. Il serait insensé et risqué de ne disposer que d’une seule copie.

Dans le Guardian, une chercheuse s’est plainte de la suppression d’informations liées au changement climatique sur les sites gouvernementaux de l’Administration Trump. Avez-vous pu constater la disparition d’autres informations?

«Celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé.»

George Orwell

Ce genre d’informations disparaît tous les jours. La page du site Internet de la Maison-Blanche concernant le climat, sous la présidence Obama, a été supprimée. Jefferson Bailey, qui est responsable de l’archivage du Web au sein d’Internet Archive, a également pu remarquer la disparition de contenus liés aux tests en laboratoire sur les animaux ou à la sécurité routière. De manière générale, à la fin de chaque Administration, nous sauvegardons les sites gouvernementaux tels qu’ils sont pour que les internautes puissent les analyser et y détecter des modifications. Archiver le Web nous semble néanmoins plus important que jamais sous l’Administration Trump. Nous avons lancé trumparchive.org, un site qui recense ses principales citations, par date, pour être facilement retrouvées. Nous conservons également l’ensemble de ses tweets. La Trump Archive rassemble, elle, plus de 700 interventions télévisées du nouveau président. De quoi se rappeler qu’il a évoqué le fait de fermer certaines parties d’Internet ou encore de s’en prendre aux journalistes.

Pourquoi est-il si important aujourd’hui de conserver ces pages Web?

J’aurais envie de répondre par une citation de George Orwell: «Celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé.» Le World Wide Web n’est finalement qu’un ensemble de pages. Un site change ou disparaît tous les quatre-vingts jours en moyenne. La Wayback Machine donne une postérité aux pages qu’ils contiennent. Sans archive, il est très difficile de retrouver des fragments de Web tels qu’ils existaient il y a dix ou vingt ans. Le meilleur du Web n’est d’ailleurs plus sur le Web aujourd’hui.

La Cour de Justice de l’Union européenne a statué en 2014 que les internautes avaient un droit à l’oubli. Votre plateforme ne contrevient-elle pas à ce droit?

Nous recevons tous les jours des demandes de suppression de contenu. Quand il s’agit de questions de vie privée, nous supprimons ces éléments de la WayBack Machine. Un peu moins s’il s’agit de demandes d’entreprises ou de gouvernements qui tentent de faire disparaître des propos qu’ils ont publiquement affirmés. Ce qui arrive finalement bien souvent.

Internet Archive a été lancé en 1996 dans le but de sauvegarder l’ensemble du savoir humain. Comment définiriez-vous sa mission aujourd’hui?

Internet Archive peut être comparé à une bibliothèque d’Alexandrie de l’âge numérique. En 1996, nous avons commencé à archiver les sites relatifs à l’élection présidentielle américaine, pour en garder une trace. Le projet a très vite pris de l’ampleur. Nous archivons désormais près d’un milliard de pages Web par jour. Étant donné que le savoir humain ne se limite pas au seul Web, nous numérisons également entre 1000 et 2000 livres par jour et enregistrons 61 chaînes de télévision 24 heures/24. Notre entreprise de collection porte également sur le logiciel. Mi-avril, nous avons redonné accès à un ensemble de logiciels et jeux accessibles sur Macintosh, en 1984. Un peu comme si on redonnait vie à ce vieil ordinateur.

En quoi l’évolution du Web complique-t-elle votre tâche?

Nous avons quelques difficultés à archiver le deep web, qui qualifie ce qui a trait à des bases de données en ligne. Nos algorithmes peuvent seulement collecter les informations liées à une adresse Web et les bases de données en sont dépourvues. Le problème est similaire avec les applications, qui sont elles aussi liées à des bases de données. Le contenu qu’elles abritent est particulièrement difficile à archiver. Les plateformes telles que Facebook, Twitter ou YouTube entravent également notre collecte. Elles ont considérablement changé la façon dont le Web fonctionne et évoluent voire disparaissent très vite! Apple a par exemple fermé Mobile Me. De même pour Yahoo Videos et Google Vidéos, qui vivotait aux côtés de YouTube. Notre mission consiste à faire en sorte que les informations diffusées sur ces plateformes restent accessibles au grand public, pour permettre d’avoir une opinion éclairée. Ce qui correspond finalement à la mission d’une bibliothèque.

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