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Pourquoi la productivité stagne-t-elle en France ?

Mise en ligne le 17 juillet 2017

Lire Le Figaro du 11/7/17 page 15

Extrait

La révolution numérique bouleverse notre quotidien. Pourtant, à en croire les statitiques, elle n’aurait aucun effet sur la croissance du pays.

Après un siècle de progrès continus, la productivité française stagne depuis quinze ans. Entre 2003 et 2014, elle a progressé en moyenne de 0,7 % quand elle galopait de plus de 5 % dans l’après-guerre. Ce ralentissement est alarmant car les gains de productivité constituent le principal moteur de la croissance économique. Il est également surprenant lorsque l’on sait que le développement du numérique a révolutionné ces dernières années les technologies de l’information, les biotechnologies, les processus de fabrication grâce à la robotique, l’automatisation, l’impression 3D… À en croire les statistiques, ces avancées majeures n’auraient donc aucun impact sur la croissance du pays!

En France, la politique de l’emploi ou la politique industrielle, qui visent surtout à protéger personnes et entreprises, ont eu récemment une influence plutôt néfaste sur la productivité du pays

Les économistes débattent depuis des années sur le sujet. Les grandes innovations qui ont bouleversé le quotidien des hommes (machine à vapeur, électricité…) sont derrière nous et le numérique ne pèserait rien comparé à ces avancées majeures, affirment certains. La performance des produits numériques progresse si vite que les statisticiens ne parviennent pas à les matérialiser dans les comptes publics, rétorquent les autres. Le sujet n’est pas neuf. En 1987, le Prix Nobel d’économies Robert Solow affirmait déjà: «On voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques!»

Qu’en est-il exactement? La productivité mesure l’efficacité d’un processus de création. Elle est définie comme le rapport entre une production en volume et les ressources mises en œuvre pour l’obtenir. Parmi ces ressources figurent le travail bien sûr, mais aussi le capital technique (machines, outillages…), les capitaux engagés, les consommations intermédiaires (matières premières, énergie, transport…) ou encore le savoir-faire accumulé. Couramment, le terme productivité est utilisé dans son sens restreint de productivité du travail. Ce sera le cas ici.

Les défis de la France sur le sujet rejoignent ceux de l’ensemble des pays développés. Quelques spécificités distinguent toutefois notre pays. Malgré son influence incontestable sur la création de richesses, le soutien à la productivité n’est pas l’alpha et l’oméga des politiques publiques. Loin de là: en France, la politique de l’emploi ou la politique industrielle, qui visent surtout à protéger personnes et entreprises, ont eu récemment une influence plutôt néfaste sur la productivité du pays. Aussi la croissance française a-t-elle conservé une longueur de retard sur celle de nos voisins européens.

● Le numérique, une révolution relative?

Certains économistes font l’hypothèse pessimiste d’un ralentissement structurel de la contribution du progrès technique à la croissance de la productivité. Robert Gordon, professeur à l’université américaine Northwestern, est la figure la plus symbolique de ce courant.

Les inventions récentes n’ont pas autant bouleversé le quotidien des hommes que celles du début du XXe siècle

Selon lui, les 180 ans de croissance que vient de connaître l’humanité représentent une simple parenthèse de l’histoire. Alors que les grandes innovations à l’origine de ce rebond appartiennent désormais au passé, nous serions entrés dans une période de stagnation séculaire. Car les inventions récentes n’auraient pas autant bouleversé le quotidien des hommes que celles du début du XXe siècle qui ont apporté à tous les foyers l’eau courante, l’électricité, le téléphone, l’accès à une médecine efficace, à un moyen de transport autonome via la voiture.

«La grande vague de productivité des Trente Glorieuses en France était alimentée par des progrès dans un grand nombre de domaines: progrès technique avec l’électricité, le moteur à explosion, la chimie ou les télécommunications, mais également par l’apparition de nouvelles organisations du travail et de pratiques de management», relevait récemment François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, lors d’un colloque.

● Les limites de la statistique

Des économistes plus technophiles expliquent le ralentissement de la croissance de la productivité par la simple incapacité des statisticiens à quantifier l’apport des biens et services fondés sur les nouvelles technologies. La baisse de coût ultra rapide de ces produits, combinée à une montée en gamme permanente, perturberait les méthodes de mesure habituelles. «Dans un domaine comme les NTIC où la performance des produits (ordinateurs, smartphones,…) progresse sans cesse, il est très difficile de mesurer des changements de prix à qualité constante: d’où une tendance à surestimer la hausse des prix et donc à sous-estimer celle des volumes», explique Olivier Garnier, de la Société générale.

Le développement de l’économie du partage défie aussi les outils de mesure. Il est en effet quasiment impossible d’estimer si les baisses de prix induites par ces nouveaux services (covoiturage…) s’effectuent à qualité de prestation constante ou non.

Historiquement, les innovations ont toujours mis du temps avant d’être prises en compte par les statistiques, surtout lorsqu’elles s’accompagnent de «destruction créatrice». La comptabilité nationale doit en effet mesurer le poids et la croissance de nouveaux produits et services sans élément de comparaison. Pour prendre en compte ce biais comptable, il faudrait réévaluer la croissance des pays développés, estiment les plus optimistes, comme l’économiste Philippe Aghion. D’après lui, la croissance de la productivité américaine depuis 1983 devrait ainsi, dans une hypothèse haute, être rehaussée de 1,1 point.

● Des technologies pas encore bien diffusées

Une autre explication plausible du ralentissement de la productivité serait la très lente diffusion des nouvelles technologies du numérique, qui, pour l’instant, influent essentiellement sur une sphère restreinte de l’économie. C’est la thèse d’Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee, économistes au MIT. Selon eux, les technologies de l’information commencent à peine à faire sentir leurs effets sur l’organisation de la production. Nous serions aujourd’hui sur le point de basculer dans le «Deuxième âge de la machine», du nom de leur ouvrage paru en 2015.

Ces experts des nouvelles technologies prédisent ainsi l’avènement prochain d’une révolution industrielle sans précédent, qui mêlera intelligence artificielle, robotique et économie numérique. «L’adoption et la diffusion plus large du numérique au sein de l’économie française au cours des prochaines années et le renouvellement du tissu productif pourraient apporter (…) une hausse de l’ordre de 0,5 point de productivité horaire et de croissance annuels», conclut dans le même sens, mais avec plus sobriété, Arthur Sode, auteur d’une étude pour France Stratégie.

● Des spécificités bien françaises

Plusieurs éléments conjoncturels ont aussi pesé sur la productivité française ces dernières années. D’abord, la crise de 2008 a provoqué une chute de la demande, puis de l’investissement dans toutes les économies avancées. Or des investissements en technologies de l’information et de la communication (TIC) sont essentiels pour incorporer les innovations dans le processus de production.

En ciblant systématiquement sur les emplois peu qualifiés les baisses de charge, l’État renforce par ricochet les secteurs les moins productifs

Des choix très français pèsent également. La politique de l’emploi menée par les gouvernements précédents et prolongée par Emmanuel Macron ne joue pas en faveur de la productivité. En ciblant systématiquement sur les emplois peu qualifiés les baisses de charge, l’État renforce par ricochet les secteurs les moins productifs. La passion française pour les emplois aidés, particulièrement peu productifs, est également pointée du doigt. Dans une pure logique économique, il serait bien plus efficace de dépenser les milliards d’euros consacrés à ces programmes à des formations. La lente fragmentation du marché du travail français – montée en puissance des CDD de moins d’un mois, des indépendants… – participe également au ralentissement de la productivité.

Un certain conservatisme économique français jouerait aussi son rôle. Dans son étude pour France Stratégie, l’économiste Arthur Sode note que «les études empiriques ont mis en avant la moindre intensité du processus de destruction créatrice en France, quand, aux États-Unis, une partie importante des gains de productivité réalisés dans le secteur utilisateur de TIC s’est faite via la disparition d’entreprises de petite taille et peu productives, au profit de grandes entreprises productives.» Autrement dit, les multiples cordes de rappel placées autour des entreprises défaillantes pèseraient sur la performance des meilleures. Le flot de liquidité issu ces dernières années des banques centrales aurait également participé à protéger trop longtemps des entreprises peu innovantes.

Soutenir l’innovation en favorisant le processus de destruction créatrice demande du courage politique car une telle politique creuse inévitablement les inégalités à court terme: les acteurs performants s’envolent, tandis que les moins productifs sombrent. Un gouvernement qui oserait de tels choix serait pourtant récompensé à moyen terme: la concurrence dissiperait peu à peu les rentes liées à l’innovation, tandis que les gains de croissance se répercuteraient sur toute la population.

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