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Privatiser l’imaginaire, le terrifiant fantasme des industries culturelles

Mise en ligne le 03 septembre 2017

Lire : Usbek & Rica du 23 août

 

Depuis 2011, l’auteur et éditeur français Neil Jomunsi évoque son travail et ses à-côtés sur son blog page42. Il y décortique notamment l’évolution du métier d’écrivain à l’ère numérique. Dans un récent article, il s’alarme des évolutions récentes du droit d’auteur, et de l’idée selon laquelle on pourrait protéger juridiquement non seulement les oeuvres, mais aussi les personnages de fiction, et tout l’univers développé par un auteur. Nous retranscrivons ci-dessous l’intégralité de ce texte.

 

J’ai dû pour la première fois entendre parler du « Monde des Idées » de Platon en terminale. Je me souviens que rien ne me semblait à l’époque plus stupide que d’imaginer que quelque part – dans un Ailleurs inaccessible et un Quand indéfinissable – flottaient ce que le philosophe désignait sous le nom d’Idées : en somme des archétypes, des modèles, desquels découlaient tout ce que nous connaissions. Prenez ce cheval qui s’ébroue tranquillement de l’autre côté de la route (c’est une image, ne traversez pas, c’est sans doute une clôture électrique). Eh bien ce cheval n’est que la déclinaison terrestre de l’Idée même de Cheval – concept intrinsèquement parfait et indépendant de ses « variations » de chair et d’os. Ça semble idiot, pas vrai ?

Et pourtant…

La protection des oeuvres

 

Dans un article récemment paru dans Livres Hebdo, l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat évoque la protection juridique des personnages au titre de la propriété intellectuelle. Et je ne vous cache pas que cet article, et avec lui le monde qu’il implique, m’a fait froid dans le dos. Emmanuel Pierrat n’est pas un novice : c’est un spécialiste du droit de l’édition, un professionnel reconnu et un auteur prolifique. Je m’étonne dès lors qu’une personne de cette stature ne détecte pas immédiatement l’immense danger qui couve derrière un tel concept.

 

Petit rappel : le droit protège une œuvre jusqu’à 70 ans après la mort de son auteur. Le droit français distingue les droits moraux des droits patrimoniaux (en somme, l’aspect créatif/paternité des possibles exploitations commerciales)Un roman, disons, n’entrera donc dans le domaine public que 70 ans après la mort de son auteur : à ce moment, chacun sera autorisé à en faire ce qu’il veut, le vendre, en faire des dérivés, etc, dans la limite du droit moral (qui lui est perpétuel et inaliénable)Ce qui veut dire que si l’arrière-arrière-arrière-petit-fils d’Émile Zola estime que cette nouvelle adaptation de Germinal en manga post-apocalyptique avec des dinosaures nuit à l’œuvre originale, il pourra en demander le retrait, la modification ou toute autre forme de compensation qu’une éventuelle décision de justice ordonnerait.

 

Dans la pratique cependant, c’est assez compliqué de prouver le dommage fait à une œuvre originale : c’est pour cela qu’on trouve assez fréquemment des Dracula à toutes les sauces (tomate) ou des versions porno (j’imagine ?) des Liaisons Dangereuses.

 

« Le droit des marques possède en effet l’immense intérêt d’assurer une protection éternelle »

 

Mais des petits filous ont trouvé une astuce juridique pour contourner cette liberté : utiliser le droit des marques. C’est ainsi, par exemple, que Conan le Barbare demeure dans une situation juridique floue, en dépit de la mort de son auteur depuis plus de 70 ans : des sociétés d’ayants-droit en ont déposé la marque. La propriété de la licence Sherlock Holmes est elle aussi disputée, et de plus en plus de cas de copyright madness font leur apparition au fil du temps. Comme le rappelle Emmanuel Pierrat dans son article : « Le droit des marques possède en effet l’immense intérêt d’assurer une protection éternelle, sans risque de domaine public, si les dépôts sont renouvelés en temps et en heure. »

Droits et restrictions

 

Protéger un personnage, c’est par exemple s’assurer une manne éternelle avec les produits dérivés (mugs, figurines, sacs à dos, bouteilles thermos, papier toilette, coucou le Petit Prince et Tintin). C’est encore s’assurer que personne, y compris l’auteur original, n’utilisera le personnage en question pour publier un livre chez un autre éditeur. C’est aussi la possibilité d’attaquer en justice un concurrent si celui-ci publie un roman dont le personnage fait étrangement penser au vôtre (disons, un jeune élève à lunettes en première année d’école de magie). Les applications sont infinies.

 

Ce n’est plus seulement notre travail qui ne nous appartient plus : ce sont désormais nos idées

 

Mais il y a un problème (il y en a même plusieurs, et des gros). Quand cette marque est déposée – ou quand un contrat d’édition stipulant la cession à l’éditeur des personnages est signé –, ce n’est pas l’auteur qui en bénéficie, mais la société à laquelle ses droits ont été transférés.

 

Imaginez un monde où on peut « déposer » un personnage, un lieu, une situation, au même titre qu’une marque

 

Comme je le disais plus haut, si l’auteur rédige une série à succès, il ne pourra pas publier la suite chez un autre éditeur – car l’éditeur original est titulaire des droits des précédents tomes, mais aussi de l’univers et des personnages. C’est embêtant, parce que ce n’est plus seulement notre travail qui ne nous appartient plus : ce sont désormais nos idées.

 

Maintenant, imaginez la suite : un monde où on peut « déposer » un personnage, un lieu, une situation, au même titre qu’une marque. Je vous épargne la menace (pourtant bien réelle) des dépôts automatisés combinés aux algorithmes d’écriture et de création, qui autoriserait potentiellement des sociétés d’édition ou de production (coucou Hollywood) à utiliser le big data pour déposer tout ce qui peut l’être – gardez ça quand même en tête, car des discussions sont en cours pour tenter de conférer un droit d’auteur aux robots (hop, application directe). Imaginez un monde où Platon a déposé toutes les Idées – tous les concepts, tous les archétypes, tous les modèles – et où ses héritiers se la coulent douce sur la Costa Brava à bord d’un yacht pas dégueu parce que Papy a eu la bonne idée au bon moment.

 

Les auteurs n’ont plus aucun autre droit que celui de céder les leurs à des sociétés tierces

 

Ne plus rien pouvoir écrire, jouer, filmer, sans autorisation. N’avoir plus d’autre choix que de passer en caisse. Ce qui est drôle, c’est que cette « protection » se fait souvent au nom de celle des auteurs – après tout nous sommes de petites bêtes si fragiles, si précaires… Dans ce monde, les auteurs n’ont plus aucun autre droit que celui de céder les leurs à des sociétés tierces. Et ce sont ces sociétés qui en tirent les bénéfices.

Vers une privatisation complète de l’imaginaire ?

 

La « protection » (je devrais dire la spoliation) des personnages – pas seulement de leur nom, mais de leur apparence, de leurs traits de caractères, etc – est le premier pas vers une privatisation complète de l’imaginaire. Je ne parle pas seulement de l’imaginaire en tant que genre littéraire, mais de l’imaginaire collectifJe crois qu’il est temps de dénoncer cette invasion, cette expropriation d’un domaine public qui devrait le rester, et cette appropriation d’un bien commun de l’humanité. Les Idées doivent rester dans leur monde, Platon le disait déjà plusieurs millénaires en arrière : elles nous sont inaccessibles. Tout ce que nous écrivons, composons, filmons, n’en est qu’une « variation » – pour reprendre le vocabulaire de la musique. La justice se place d’ailleurs parfois du côté du domaine public, comme par exemple dans le cas des Pieds Nickelés. Le droit des marques n’a pas vocation à croiser celui des auteurs.

J’ajouterais qu’à mon sens le domaine public n’est pas un risque, cher Emmanuel Pierrat, ni même une maladie vénérienne : c’est une chance. Une chance pour le public, mais aussi une chance pour les créateurs. C’est un territoire à protéger bec et ongles contre la marchandisation des œuvres et des imaginaires. Le bien commun n’est pas à vendre, pas plus que Mars ou la Lune – même si certains tentent de nous faire croire le contraire. Nos idées ne nous appartiennent pas : nous catalysons celles qui existaient déjà bien avant nous pour les accommoder à notre manière. Je comprends qu’une écrasante majorité de notre très honorable profession milite en faveur d’une telle protection, s’imaginant spoliée par les vilains pirates et les « consommateurs » qui ne veulent plus payer. Mais regardons d’abord là où commence l’orgie : dans nos contrats d’édition, et dans notre relation malsaine avec celles et ceux qui « vendent de la culture ». C’est l’autonomie artistique – peut-être même l’acte même de créer – qui est en péril.

 

Car il faut bien comprendre qu’à solliciter de plus en plus la protection du seigneur, on finit presque toujours par en devenir le serf.

 

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