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Le livre papier, plus écolo que le livre numérique ?

Mise en ligne le 11 février 2018

Lire : RSE Magazine du 3 février

 

Contrairement aux idées reçues, le livre papier n’est pas du tout le pollueur que l’on croit. Son empreinte carbone est même bien inférieure à celle des liseuses électroniques. Explications.

 

Les liseuses n’ont pas signé l’arrêt de mort du livre papier. Loin de là même. En ce début de XXIe siècle, le développement durable est partout : à la une des magazines, au menu des discussions onusiennes, au centre des préoccupations des maisons d’édition. Ces dernières ont d’ailleurs fait des efforts colossaux ces vingt dernières années pour mettre en place une filière soucieuse de l’environnement, entre plantations gérées durablement, papier certifié et réduction des transports. Objectif pour elles : baisser l’empreinte carbone du livre papier. Objectif atteint, à en croire l’étude publiée par le cabinet Carbone 4.

Les liseuses, mauvaises élèves de la classe verte

Il faut donc tordre le cou aux idées reçues. Car oui, les liseuses ne sont pas du tout écolo. Et ce n’est pas leur utilisation qui pose question, mais leur fabrication. Les liseuses – de la Kindle d’Amazon à Kobo – sont en effet constituées de dizaines de composants électroniques, de métaux et minerais rares, de plastique, de lithium… Autant d’éléments dont l’extraction ou la fabrication est extrêmement polluante : environ 80% de l’impact environnemental intervient avant la vente de ces liseuses, selon le groupe Ecoinfo du CNRS. « Le premier problème, c’est l’épuisement des gisements des métaux non renouvelables que l’on extrait du sol, assure Françoise Berthoud, directrice du groupe de recherche EcoInfo et ingénieure en informatique spécialisée dans l’impact des TIC (Technologies de l’information et de la communication). D’autres problématiques importantes – de pollution des sols, de l’eau et de l’air – se posent aussi au moment de l’extraction. » A cela s’ajoute le transport, entre les sites de fabrication et les magasins, partout dans le monde, ainsi que les centres « par lesquels transitent les fichiers des ebooks qui sont extrêmement gourmands en énergie », comme le souligne sur la chaîne Public Sénat Ronald Blunden, directeur de la communication de Hachette Livre.

Les chiffres sont criants. Selon l’étude de Carbone 4, l’empreinte carbone d’un livre papier est de 1,3kg d’équivalent CO; celle d’une liseuse de 235kg. Il n’y a véritablement match que pour des ogres de la lecture, au-delà de 180 livres lus… sachant qu’un Français ne lit en moyenne que quatorze livres chaque année, selon une étude BVA de 2016. Ce lecteur moyen aurait donc besoin de près de treize ans pour amortir, écologiquement parlant, sa liseuse électronique. Mais qui utilise pendant treize ans un seul et même support digital ? Les smartphones, apparus sur le marché il y a tout juste dix ans, se périment en moins d’un an, dans un mélange d’obsolescence programmée et d’obsolescence systémique. Quel lecteur, en 2019, utilisera encore la Kindle 1ère génération sortie dix ans plus tôt ? A priori aucun. Du côté des professionnels du secteur, les estimations varient : selon les éditeurs, les consommateurs changent de liseuse tous les deux ans. Quant à Michaël Dahan, PDG du fabricant Booken, il assure qu’une « liseuse est gardée très longtemps, à la fois parce que le produit est technologiquement assez simple et parce qu’il n’évolue pas ». Reste à savoir combien dure ce « très longtemps ».

La question du recyclage

Quid de l’après ? Le sort de ces supports électroniques n’est pas innocent : arrivées en fin de vie, liseuses et tablettes doivent être recyclées quand elles ne sont pas purement et simplement jetées à la poubelle. Les livres papiers, eux, peuvent connaître plusieurs vies, plusieurs propriétaires et/ou lecteurs… avant d’être eux aussi recyclés, beaucoup plus simplement.

La dématérialisation n’est donc pas la panacée que l’on croit. Nos pratiques numériques, comme envoyer un mail ou consulter Google pour une simple recherche, ont toutes un impact sur l’environnement. L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) s’est essayée au petit jeu des comparaisons : l’envoi de mails par une entreprise de 100 salariés équivaut, chaque année, à quatorze allers-retours Paris-New York en avion. « Les entreprises high-tech voudraient être à la pointe de l’innovation, mais leurs chaînes de production sont encore bloquées à la révolution industrielle », ironise Gary Cook, membre de Greenpeace Etats-Unis, dans un rapport publié début octobre. Un rapport dans lequel l’ONG environnementale écorne la réputation de tous les constructeurs – américains comme chinois –, accusés de produire des appareils destinés à être remplacés rapidement, principalement à cause d’un « design jetable » puisqu’incompatible avec des réparations simples. Si, sur la toile, des sites spécialisés dans le recyclage des livres pullulent, aucune politique spécifique de recyclage n’a encore vu le jour pour les liseuses.

Le recyclage des livres, quant à lui, est déjà entré dans les mœurs : il passe par la collecte des livres pour les redistribuer auprès de bibliothèques municipales, et par la réutilisation du papier pour d’autres produits cartonnés. Initialement, ce papier est le fruit d’une industrie qui a réussi à se rendre ecofriendly avec le temps : la matière première principale, les fibres de bois, est une ressource renouvelable. De plus, « en Europe, 80 % des papiers que les éditeurs utilisent sont certifiés », souligne Pascal Lenoir, directeur de la production des éditions Gallimard et président de la Commission Environnement du Syndicat national de l’édition. Les liseuses, avec leurs composants électroniques, ne peuvent pas en dire autant.

Des alternatives aux antipodes l’une de l’autre

Mais voilà, le débat ne risque pas de s’arrêter entre les pro et les anti liseuses électroniques, entre les pro et les anti livre papier. En France, des éditeurs indépendants ont choisi de se regrouper au sein des LESEEC (Les Editeurs écolo-compatibles). L’un d’eux, Yves Michel (directeur de la maison d’édition éponyme), explique comment limiter au maximum l’empreinte carbone de l’édition française : « Il faut implanter au moins 80% de notre production dans un rayon de 600km, fabriquer nos livres sur du papier recyclé ou labellisé et donner une fin de vie honorable aux livres, en les offrant à des bibliothèques ou à des associations plutôt que de le pilonner. » A l’autre bout de la planète et à l’extrême inverse de cette philosophie, un éditeur japonais sortira au printemps 2018 une liseuse pré-remplie contenant les 18 volumes d’un des mangas les plus lus au monde, Fist of the North Star. La présentation du produit ne manquera pas d’ironie : baptisée eOneBook, cette liseuse, prévue pour une lecture unique (impossible de charger quoi que ce soit d’autre dessus), sera intégrée dans… une jaquette en papier cartonné.

Pour l’instant, les défenseurs du livre traditionnel peuvent dormir sur leurs deux oreilles. En France, les e-books ne représentent que 6,4% des ventes de livres, très loin derrière les Etats-Unis où les livres électroniques trustent 27% de parts de marché. Si l’e-book grignote lentement son retard, il n’y a que peu de chance pour qu’il rattrape le livre papier. Selon une enquête menée par le cabinet GfK, 47% des Français ne sont que des « petits lecteurs ». Pour eux, posséder une liseuse serait donc un non-sens écologique. « Le numérique a beaucoup changé les métiers du livre, notamment le processus de fabrication, explique Sébastien Rouault, directeur du panel Livres chez GfK. Mais c’est vrai aussi que le raz-de-marée de l’e-book, qui devait nous balayer, n’a pas eu lieu ! »

Dernière ironie de l’histoire avant de clore pour de bon ce chapitre : le cabinet américain Nielsen, leader mondial d’analyse des comportements des consommateurs, pointe aujourd’hui du doigt la « fatigue digitale », en particulier chez la jeune génération accro au smartphone. Selon son directeur de recherche Steve Bohme, de plus en plus de « jeunes utilisent des livres imprimés sur papier pour se reposer des écrans et des réseaux sociaux ». Gutenberg, plus moderne que Kindle ?

 

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