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Perplexity, l’IA qui défie Google

Cette start-up californienne bouscule la recherche en ligne avec son « moteur de réponses » dopé à l’intelligence artificielle générative. En trois ans, elle a atteint 750 millions de requêtes mensuelles et une valorisation de 9 milliards de dollars. Son modèle suscite autant d’enthousiasme que de controverses.

En un quart de siècle, Internet a connu bien des transformations spectaculaires. Pourtant, la façon dont nous faisons des recherches en ligne n’a quasiment pas évolué. Google, fondé fin 1998 dans un garage de Californie, a trouvé dès le départ la formule qui allait faire sa fortune et sa popularité auprès de l’immense majorité des internautes : ceux-ci saisissent un ou plusieurs mots-clés et reçoivent en retour une liste de liens vers les pages jugées les plus pertinentes par l’algorithme de Google. Au passage, ce dernier se finance en ajoutant des liens sponsorisés.

L’engouement planétaire pour l’intelligence artificielle (IA) générative est en train de changer la donne. Puisque les machines sont capables d’écrire des textes de toute sorte, pourquoi ne pas leur demander de rédiger des réponses en langage naturel plutôt que de simples collections de liens ?

C’est sur ce pari que s’est lancée il y a trois ans une start-up (forcément) californienne, Perplexity AI. Aussi simple à utiliser que Google ou ChatGPT, le « moteur de réponses » (le terme maison, pour bien marquer la différence avec un « moteur de recherche ») de Perplexity génère à la demande des textes composés à partir de multiples sources – articles de médias, sites d’entreprises, articles scientifiques, fiches Wikipédia, etc. A la fin de chaque paragraphe, des numéros indiquent quelles pages ont été utilisées pour bâtir la réponse et les principales sources s’affichent aussi à côté du texte. Pari gagné : Perplexity répond aujourd’hui à plus de 750 millions de requêtes mensuelles, avec un modèle « freemium » associant accès gratuit et abonnement « pro » (20 dollars par mois).

« Perplexity est un excellent produit, sans doute de loin le meilleur en termes d’interface utilisateur et pour la façon dont il organise les connaissances de façon très structurée, presque comme un Wikipédia qui serait généré en direct », juge Ezra Eeman, directeur de l’innovation du média public néerlandais NPO et conseiller stratégique de Wan-Ifra, l’association mondiale des éditeurs de presse. Une opinion partagée par Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, un des premiers médias français à avoir signé un partenariat avec la start-up : « Perplexity fait partie des acteurs dont l’ergonomie est la plus pertinente pour la mise en avant des sources. »

Des investisseurs stars

Lancé en décembre 2022, le « moteur de réponses » a très vite fait sensation dans le petit monde de l’IA. La start-up compte parmi ses premiers investisseurs de grands noms de la tech, dont le Français Yann LeCun, directeur scientifique de Meta, Clément Delangue, CEO de la plateforme d’IA Hugging Face, ou Susan Wojcicki, ancienne patronne de YouTube (décédée en 2024). Ils ont vite été rejoints par des financeurs encore plus prestigieux, comme le fondateur d’Amazon Jeff Bezos ou Nvidia, dont le patron Jensen Huang a confié utiliser Perplexity « quasiment tous les jours ».

Ces soutiens fortunés ont permis à la start-up d’atteindre 1 milliard de dollars de valorisation seulement dix-huit mois après sa création. Deux levées de fonds plus tard, elle est aujourd’hui valorisée 9 milliards de dollars et devrait atteindre 14 milliards de dollars à la clôture d’un nouveau tour de table en cours de finalisation. A moins qu’Apple ne décide de l’acquérir pour rattraper son retard dans l’IA, comme l’évoquait le magazine américain « Bloomberg » à la mi-juin…

Comme bien des « licornes » de la Silicon Valley, Perplexity s’est aussi fait remarquer par le profil de son ambitieux CEO et cofondateur, Aravind Srinivas. Son objectif ? Détrôner Google, dont il ne cesse de dénoncer la position dominante sur les recherches en ligne. Une entreprise qu’il connaît bien : né il y a 31 ans à Chennai (Inde), ville où a grandi l’actuel CEO d’Alphabet Sundar Pichai, Srinivas a été stagiaire en 2019 à Londres chez DeepMind, le laboratoire d’IA le plus avancé de Google, après un PhD d’informatique obtenu à l’université Berkeley, en Californie.

Srinivas rejoint ensuite le siège de Google, à Mountain View, avant de prendre un poste de chercheur chez OpenAI, qu’il quitte en août 2022… trois mois avant que ce dernier ne lance ChatGPT. Il fonde alors Perplexity AI, du nom d’un concept mathématique utilisé en sciences des données, avec trois autres spécialistes de l’IA et de la tech, Johnny Ho, Andy Konwinski et Denis Yarats. Leur idée ? Combiner la puissance des LLM (large language model), les grands modèles de langage qui ont permis la révolution de l’IA générative, et l’indexation de sources en temps réel.

Critiques et poursuites judiciaires

A la différence d’OpenAI, Anthropic, Google ou Mistral AI, Perplexity n’entraîne aucun « modèle de fondation », brique de base de l’IA générative, explique aux « Echos » Dmitry Shevelenko, le chief business officer de l’entreprise : « Nous faisons appel à une combinaison de modèles extérieurs. Et nous utilisons le Web comme les moteurs de recherche le font depuis une trentaine d’années », c’est-à-dire en utilisant des robots logiciels (« bots ») pour moissonner en permanence les contenus des sites, avant de les indexer dans une immense base de données.

Si cette façon de récolter les données n’est pas fondamentalement différente de celle que pratique Google, elle a valu à Perplexity de nombreuses critiques de la part des éditeurs de sites d’information. En octobre 2024, le groupe News Corp, maison mère du « Wall Street Journal » et du « New York Post », a déposé plainte pour « extraction massive d’articles sans licence ». Le « New York Times » et, plus récemment, la BBC ont également menacé Perplexity d’une action en justice. Sans aller jusqu’au procès, plusieurs groupes de presse ont également interdit aux bots de Perplexity d’accéder à leurs contenus. Mais les moyens techniques pour faire respecter cette interdiction sont très limités.

Perplexity récuse les accusations de plagiat et se retranche derrière un « usage raisonnable » (« fair use »), au nom d’un « accès ouvert » à l’information. « Il n’y a pas de monopole sur les faits », estime Dmitry Shevelenko. Depuis un an, la start-up a cependant choisi de privilégier le dialogue avec les éditeurs en lançant un programme de partenariat dirigé par une ancienne de LinkedIn, Jessica Chan. « Nous avons conscience que nous devons travailler en étroite collaboration avec l’industrie des médias, car notre succès est directement lié à celui du journalisme et des éditeurs, indiquait-elle aux « Echos » en février. Nous savons que pour répondre aux requêtes, nous avons besoin de leur production continue d’informations. »

Parmi les premiers partenaires figuraient les titres américains « Time » et « Fortune », rejoints ensuite par le « Los Angeles Times » ou « Adweek ». En Europe, le Britannique « The Observer », l’Espagnol « El Pais » ou l’Allemand « Der Spiegel » ont aussi franchi le pas, tout comme trois groupes français : Le Monde, Humanoid (éditeur des sites tech Numerama et Frandroid) ainsi que Maddyness, spécialisé sur l’actualité des start-up, dont le propriétaire Marc Menasé, patron du fonds Founders Future, a également investi dans Perplexity.

Des plans sur Comet

Pour convaincre les médias de lui donner accès à leurs contenus, Perplexity leur offre en échange de les aider à déployer sa technologie sur leur site, de leur fournir des données sur le trafic et même de les rémunérer. Au départ, il s’agissait de partager l’argent des publicités affichées sur son site, mais comme celles-ci sont rares, la start-up semble disposée à aller plus loin. « Nous n’aurions pas signé [avec Perplexity] si les seuls revenus étaient un partage de revenus publicitaires qui sont, pour l’instant, encore hypothétiques », révèle Louis Dreyfus.

Depuis un mois, « Le Monde » est aussi l’un des tout premiers partenaires à avoir intégré la technologie de Perplexity pour donner accès à ses archives, sur son site et son application. « Nous avions la volonté d’apporter ce service à nos lecteurs, justifie Louis Dreyfus. Nous y voyons un moyen de les fidéliser en leur donnant un service supplémentaire, et nous voulions être les premiers à le proposer sur le marché français. »

A l’heure où de nombreux sites s’inquiètent de voir leur audience anéantie par la recherche dopée à l’IA, le dirigeant du groupe Le Monde se montre plus optimiste. « Il est trop tôt pour avoir des chiffres d’audience concernant Perplexity, mais ce que l’on constate avec OpenAI, c’est que le taux des lecteurs qui arrivent par ChatGPT et qui s’abonnent est bien plus important qu’avec les sources d’audience traditionnelle », indique Louis Dreyfus, qui justifie aussi les partenariats par la volonté de toucher une audience plus jeune.

Ezra Eeman, de Wan-Ifra, estime que ce pari peut marcher, à condition que les médias partenaires soient clairement mis en avant, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui : « En tant que marque média, si les gens se posent une question, vous aurez forcément envie de faire partie de la réponse. Ce qui est difficile à savoir, c’est si vous pourrez être visible sans mettre en danger votre modèle économique… »

D’autant que Perplexity, afin de se rendre toujours plus indispensable, s’apprête à franchir un nouveau cap : le lancement d’un navigateur Web, Comet, concurrent direct de Chrome (Google) ou de Safari (Apple). « Si Google est devenu si dominant dans la recherche, c’est en payant les autres navigateurs pour être leur moteur par défaut, explique Dmitry Shevelenko. Pour nous, le seul moyen d’être le moteur par défaut est donc de proposer notre navigateur. » Au passage, cela permettra à l’IA de Perplexity d’interagir avec les sites sur lesquels l’utilisateur dispose d’un compte, qu’il s’agisse de commerce électronique, de réseaux sociaux ou de médias. La révolution de la recherche dopée à l’IA ne fait que commencer…

Pour les éditeurs, la grande peur d’un effondrement de l’audience

Si les internautes se contentent de lire des informations résumées par l’IA, auront-ils encore envie de cliquer sur les articles de presse ? La question angoisse les éditeurs, inquiets d’un effondrement de leur audience, et donc des revenus issus des abonnements ou de la publicité. Une crainte d’autant plus forte que, dans la foulée de Perplexity, deux acteurs bien plus puissants, Google et OpenAI, commencent eux aussi à résumer les réponses de différentes sources grâce à l’IA. Avec un succès certain : selon la dernière étude mondiale « Digital News Report » du Reuters Institute, 15 % des jeunes de moins de 25 ans ont déjà utilisé l’IA pour s’informer. En France, une autre enquête menée par Ifop indique que 35 % des 18-24 ans préfèrent passer par une IA générative pour s’informer.

Lire : Les Echos du 10 juillet

Jean-Philippe Behr

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