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Axel Springer met la main sur le « Daily Telegraph »

Le groupe allemand propriétaire de « Bild » et de « Politico » coiffe au poteau le propriétaire du « Daily Mail » avec une offre à 575 millions de livres.

« Voilà plus de vingt ans, nous avons tenté sans succès d’acquérir cette entreprise. Aujourd’hui, notre rêve devient réalité. » Mathias Döpfner, le patron et actionnaire à 22 % d’Axel Springer, n’a pas boudé son plaisir en annonçant ce vendredi le rachat du « Daily Telegraph » et de sa déclinaison dominicale.

Le géant allemand des médias a dévoilé un accord en vue d’acquérir le groupe Telegraph pour 575 millions de livres sterling (663 millions d’euros). Cette annonce surprise – la négociation aurait été bouclée en trois jours, selon le « Financial Times » – met fin aux velléités de rachat du groupe Daily Mail, qui avait signé à l’automne un accord avec le groupe RedBird IMI en vue d’acquérir le quotidien conservateur pour 500 millions de livres sterling.

« Un privilège et une responsabilité »

Axel Springer détient le puissant tabloïd allemand « Bild », le quotidien conservateur « Die Welt » ainsi que les plateformes américaines « Politico » et « Business Insider ». Il a annoncé vouloir faire du quotidien britannique « le premier média conservateur du monde anglophone ». Il est possible que les fans les plus âgés du quotidien surnommé « Torygraph » pour son influence chez les Tories tiquent à l’idée que son propriétaire soit allemand.

« Etre propriétaire de cette institution du journalisme britannique de qualité est à la fois un privilège et une responsabilité », a déclaré Mathias Döpfner. Agé de 63 ans et à la tête d’Axel Springer depuis 2002, ce dernier franchit avec cette acquisition une étape cruciale dans sa croisade pour les valeurs libérales et conservatrices. L’opération répond à la fois à un besoin psychologique et idéologique. « Axel Springer et Mathias Döpfner ont toujours perçu le standing de « Die Welt » comme insuffisant. Acquérir le plus vieux quotidien britannique permet de résoudre ce complexe d’infériorité vis-à-vis des grands journaux haut de gamme », explique Klaus Schweinsberg, professeur affilié à l’ESCP. « Il s’agit aussi de créer une plateforme conservatrice et libertarienne, qui anticipe un renforcement de Reform UK en Grande-Bretagne, de l’AfD en Allemagne, de MAGA dans les Etats-Unis et aussi du Rassemblement National en France. »

Mathias Döpfner a dit percevoir « un potentiel de croissance considérable pour le groupe Telegraph », tout en évoquant la nécessité d’une « transformation par l’intelligence artificielle ». Axel Springer a été le premier géant des médias à signer, en décembre 2023, un accord de partenariat avec OpenAI.

Proche d’Elon Musk et de Peter Thiel et membre des conseils d’administration de Netflix et Warner Music, Mathias Döpfner est un des patrons les plus controversés en Allemagne. Après avoir affiché de la sympathie pour Donald Trump et le mouvement Maga, il a ensuite pris ses distances après l’entretien choc entre Trump et Zelensky à la Maison-Blanche et le déclenchement d’une guerre commerciale avec l’Europe.

La fin d’une longue saga

Avec l’entrée en scène d’Axel Springer, il semble donc que ce soit la fin d’une longue saga pour le « Telegraph », après sa mise en vente forcée en juin 2023 provoquée par la faillite de ses propriétaires depuis 2004, les frères Barclay.

Le « Telegraph » a la réputation d’être profitable mais d’avoir un problème de croissance alors que ses lecteurs papier disparaissent. Un développement aux Etats-Unis, comme a réussi à le faire le « Daily Mail » avec son site web, est depuis longtemps jugé nécessaire. « Je ne crois pas que Mathias Döpfner espère vraiment gagner de l’argent avec le Daily Telegraph mais c’est aussi une façon de se hisser au niveau des milliardaires de la planète qui possèdent déjà des journaux », analyse Klaus Schweinsberg.

Autrefois journal de centre-droit à la manière du « Times », et souvent de façon moins institutionnelle, le « Telegraph » s’est davantage ancré à droite depuis son positionnement très pro-Brexit. Il se montre très opposé au gouvernement Labour de Keir Starmer et Nigel Farage, le leader populiste à la tête de Reform UK, s’y exprime souvent via des points de vue.

Une opération bloquée

En novembre 2023, le média avait d’abord été racheté pour 550 millions par RedBird IMI par le biais d’un montage allégeant la dette des frères Barclays auprès de la Lloyds. Mais l’opération avait été bloquée en mars 2024 par le précédent gouvernement conservateur. Celui-ci craignait des ingérences dans ce média de 170 ans très influent dans les rangs tories. IMI est en effet un fonds souverain d’Abu Dhabi.

En mai 2025, un deal a été conclu pour que « The Telegraph » soit vendu pour 500 millions de livres au groupe de private equity américain RedBird, mais sans le financement majoritaire d’IMI. Le groupe propriétaire du « Daily Mail », propriété du très influent Lord Rothermere, considéré comme un des meilleurs gestionnaires de journaux au monde, devait potentiellement prendre 10 % du « Telegraph ». RedBird a finalement jeté l’éponge quelques mois plus tard et en novembre 2025, c’était un deal à 500 millions par Lord Rothermere qui était annoncé.

Une scission en 2024

Faute de pouvoir se développer en Allemagne pour des raisons de concurrence, Axel Springer a toujours vu son avenir à l’étranger, notamment aux Etats-Unis. En 2015, Axel Springer avait tenté de mettre la main sur le « Financial Times ».

Six ans plus tard, le groupe s’était offert « Politico » pour environ 1 milliard de dollars. En septembre 2024, Axel Springer s’est scindé en deux, avec d’un côté les plateformes d’annonces en ligne, vendues aux fonds d’investissement KKR et CPP, et de l’autre les activités de presse, qui sont restées dans le giron d’Axel Springer.

L’ensemble a été valorisé à hauteur de 13,5 milliards d’euros, dont 10 milliards pour les annonces en ligne. De quoi donner à Mathias Döpfner une solide réserve de cash, alors qu’on lui prête depuis longtemps le désir de racheter un jour le « Wall Street Journal ».

Lire : Les Echos du 6 mars

Jean-Philippe Behr

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