Les créations de librairies s’étaient multipliées après les confinements. Mais le secteur freine aujourd’hui face à l’inflation des coûts fixes.
L’après-confinement avait créé une parenthèse enchantée pour les librairies. Les ventes de livres avaient bondi de 19 % en 2021 par rapport à 2019, tirées par la BD. Entre 2019 et 2023, 574 nouvelles librairies indépendantes ont poussé, dont beaucoup étaient des reconversions professionnelles. Portant leur nombre à 3.500 points, dont 400 à Paris, leur capitale mondiale. Avant qu’une décrue s’amorce.
Dès 2023, les fermetures montent à 60, puis à 72 en 2024, contre de 30 à 40 par an durant les cinq années précédentes, selon le Centre national du livre (CNL) – les chiffres pour 2025 sont attendus début juin. « Ce n’est pas un métier facile. Economiquement et financièrement, c’est tellement tendu que les erreurs se paient assez rapidement. D’où ce reflux aujourd’hui », souligne Guillaume Husson, le délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF). Avec une marge moyenne de 1 %, le commerce de la librairie est l’un des moins rentables en France.
Difficultés de recrutement
A ce niveau, toute variation des coûts fixes a des conséquences. « On a échappé, en négociant, à une hausse de 40 % au renouvellement de notre bail en 2023 », indique Quentin Schoëvaërt, codirigeant d’Atout Livre, dans le 12e arrondissement de Paris, qui pointe « le délire sur les loyers et les baux commerciaux » dans la capitale. Mais il doit faire face aux hausses des coûts de l’énergie, des salaires et du transport, dans un secteur dont « un des gros postes est la livraison ». Sur 350 m2, en deux points de vente, il a totalisé en 2025 près de 3,4 millions de chiffre d’affaires, en recul de 1 % par rapport à l’année précédente, mais toujours en progression de plus de 10 % par rapport à 2019.
Des difficultés sont aussi apparues sur le recrutement, dans un secteur qui compte près de 14.000 salariés. « Avec un chiffre d’affaires en baisse et des charges qui montent, comme il y a eu une hausse du SMIC assez significative en quelques années, ça devient difficile de recruter au-dessus. Et, psychologiquement, les employés le ressentent comme un déclassement », déplore Quentin Schoëvaërt qui constate un turnover en progression parmi ses 15 temps pleins. « Pour faire tourner une librairie, il faut beaucoup de personnel et des plus compétents », explique-t-il.
Rien de surprenant avec quelque 75.000 nouvelles références de livres qui sortent par an. « C’est une machine qui devient folle en fait. Publier un livre ne coûte plus rien du tout et dans la bataille pour la visibilité de l’édition, c’est un facteur de surproduction», décrypte Guillaume Husson. Une réalité qui égratigne « la vision d’un commerce dans la transmission du savoir », souligne Quentin Schoëvaërt. « Vous passez plutôt votre temps à ranger des bouquins, à ouvrir des cartons, à faire de la logistique. Et je ne parle même pas de la partie comptabilité et gestion », dit-il.
Selon l’Observatoire de la librairie du SLF, le secteur enregistre, sur les quatre premiers mois de cette année, une baisse de presque 3 % du chiffre d’affaires, contre une hausse de 0,9 % sur 2025. Les Français dépensent moins et dépensent différemment en librairie. Dans le panier moyen par client qui se situe, chez Atout Livre, « autour de 25 euros », évalue Quentin Schoëvaërt, les ventes grand format, soit l’édition d’origine d’un titre, « ont vraiment baissé, mais sont compensées par les ventes de poches ».
De plus en plus de lecteurs privilégieraient d’attendre la sortie dans cette version moins coûteuse. Quand ils n’ont pas le réflexe de l’occasion. « Près d’un livre sur cinq acheté aujourd’hui serait un livre de seconde main », selon Bpifrance. Le marché, porté par les plateformes en ligne, est en pleine expansion. La célèbre librairie Gibert, placée en redressement judiciaire, souhaite se relancer sur cette activité, qui représente déjà 35 % de son chiffre d’affaires.
Prix unique
Pour le syndicat, la question est ailleurs. « Le vrai sujet, c’est la bataille pour la lecture », souligne Guillaume Husson. Selon le rapport 2026 du CNL sur la lecture des jeunes, les 7-19 ans consacrent en moyenne dix-huit minutes de lecture aux livres par jour, contre trois heures aux écrans. Une réalité à laquelle le Pass Culture, avec son aide à l’achat de produits culturels pour les jeunes, apportait une solution économique chère aux libraires. Mais il a été réduit depuis mars 2025. Il est passé, pour les jeunes de 18 ans, à 150 euros, contre 300 euros auparavant, et a été supprimé pour les 15-16 ans.
Les livres totalisaient près de la moitié de l’utilisation du Pass Culture, estimait la Cour des Comptes en 2024. Et selon une étude de l’Observatoire de la librairie du SLF auprès de ses adhérents, la même année, il représentait 2,5 % de leurs ventes en volume.
La profession conserve toutefois deux fortes digues : une TVA à 5 % et une loi Lang qui, depuis 1981, fixe un prix unique au livre. Préservant les librairies des discounters de tout poil. Ce dont se félicite cette libraire de La Grande Ourse à Dieppe (Seine-Maritime), très affairée dans une boutique qui fait le plein un samedi et agacée par « la sinistrose ». « Allez en Angleterre, juste en face, à quatre heures de bateau. Il n’y a pas le prix unique du livre et les librairies indépendantes, c’est terminé », lance-t-elle. La suppression du dispositif outre-Manche, en 1995, avait divisé leur nombre par plus de deux en vingt ans. Avant que les ouvertures ne reprennent toutefois ces dernières années, notamment à partir de 2020.






































