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 » Des chênes centenaires transformés en pâte à papier, c’est scandaleux ! »

Le forestier Alain-Claude Rameau dénonce ces coupes rases dans les forêts industrielles : « On appauvrit la terre, on l’écrase, on tue les champignons nécessaires à la croissance des arbres, on chasse la faune évidemment… »

 

​L’écologue néo-aquitain Alain-Claude Rameau rappelle que la forêt française est, elle aussi, menacée. Dans “ Nos forêts en danger ”, il dénonce son industrialisation irresponsable.

 

Amoureux de l’arbre et spécialiste de la forêt, il en étudie depuis des décennies les fonctionnements et évolutions. Aussi, s’il s’émeut à juste titre des attaques sans précédent dont sont l’objet les forêts tropicales, le forestier résistant néo-aquitain Alain-Claude Rameau, membre entre autres de la direction Forêt de France Nature Environnement, rappelle que « la forêt française métropolitaine est, elle aussi, menacée ». « On ne parle pas ici de déforestation mais de malforestation », résume-t-il pour dénoncer l’industrialisation débridée de nos massifs. « Il est urgent de s’en rendre compte et de stopper cette dérive ! », s’impatiente-t-il. Interview.

Dans « Nos forêts en danger« , vous dénoncez l’«industrialisation » des forêts. En quoi consiste ce phénomène ?

Alain-Claude Rameau : « C’est remplacer, sur des dizaines d’hectares, les arbres variés et locaux par une seule essence, la plupart du temps un résineux. Dans l’est de la France, ils ont remplacé les chênes blancs par des cèdres de l’Atlas et du pin taeda de Nouvelle Zélande. »

Pourquoi cet « enrésinement » massif ?

« D’abord parce que ces arbres-là poussent plus vite et mieux, y compris sur des sols appauvris. Ensuite parce qu’ils sont exploitables dès 30 ans au lieu de 80, 100 voire 110 ans. »

Quand a commencé cette industrialisation de la forêt ?

« Il y a une quinzaine d’années, notamment dans les landes de Gascogne. Elle gagne aujourd’hui le Massif central, le Morvan… où on découvre des plantations gigantesques de pins, d’épicéa, de douglas. »

A quoi sert ce bois ?

« A fabriquer de la pâte à papier et des produits de chauffage. On a vu des chênes pluricentenaires abattus pour faire place à ces résineux ! Des chênes centenaires transformés en pâte à papier, c’est scandaleux !…»

Vous estimez que ce phénomène est « pervers ». Pourquoi ?

« Parce que les industriels font cela sous le couvert de “ la transition écologique ”. Or, si le bois est effectivement un matériau écologiquement vertueux, cette façon-là de le produire pose problème. Je ne dénonce pas l’exploitation de la forêt, qui reste nécessaire, je dénonce sa mauvaise exploitation. »

En quoi est-ce un problème ?

« Ces immenses monocultures sont des milieux artificiels, ils sont donc fragiles, sensibles aux aléas climatiques et biologiques. Ce sont des “ champs à bois ”, comme les grandes plaines céréalières où l’on néglige totalement l’écosystème, où la biodiversité n’a pas sa place. On coupe désormais des arbres qui ont 30 ans, c’est une première aberration car on devrait les laisser pousser bien plus longtemps. Ensuite, on fait des coupes rases qui laissent les sols complètement à nu sur des dizaines d’hectares : on appauvrit la terre, on l’écrase, on tue les champignons nécessaires à la croissance des arbres, on chasse la faune évidemment…

 

Dans le contexte de changement climatique, l’industrialisation de la forêt est un contre-sens absolu et un cercle vicieux : plus une forêt est industrialisée, plus elle dégage de carbone.

 

Alain-Claude Rameau, forestier résistant

 

Et comme ces forêts fragiles sont sensibles aux attaques, on les traite au glyphosate : c’est ce qui se fait dans les landes de Gascogne, par exemple, pour éliminer les bruyères que ces gens considèrent comme des concurrents des jeunes plants. Nous, les forestiers résistants, appelons ça la “ ligniculture ”, une simple question de rentabilité économique. Et ça n’a plus rien à voir avec la sylviculture qui, elle, doit être défendue. »

Cela touche davantage la forêt privée ?

« Oui, mais la forêt publique n’est plus épargnée. C’est ce qui a d’ailleurs déclenché la révolte, il y a un an, des personnels de l’Office national des forêts : on demande à ces forestiers de produire toujours plus de bois alors qu’ils savent très bien qu’une forêt est d’abord un milieu vivant auquel il faut laisser du temps. »

Existe-t-il des solutions pour limiter l’impact écologique de cette exploitation ?

« On peut garder, au cœur de ces massifs, des îlots de sénescence où la forêt naturelle est livrée à son propre développement. Remettre de la biodiversité dans ces espaces est une réponse aux menaces : une expérience menée dans les Landes a montré que, en quelques années seulement, la présence de ces carrés au milieu des résineux réduit les attaques parasitaires de 30 %. Mais c’est une question de volonté : il ne faut pas se laisser influencer par les lobbies, notamment celui des pépiniéristes, qui ont tout intérêt à ne pas modifier ces pratiques… ce alors qu’on sait faire de la sylviculture intelligente et respectueuse de la nature. Je pense notamment à la gestion douce préconisée par l’association “ Pro Silva ” qui, entre autres, proscrit ces coupes rases. »

La solution de fond ?

« Il faut arrêter de prétendre que tout le monde peut se chauffer au bois : ce n’est pas vrai ! Nous devons d’urgence raisonner et diminuer nos consommations d’énergies. D’autant qu’avec le changement climatique, la productivité de nos forêts va aller en diminuant, notamment à cause des sécheresses qui vont être de plus en plus fréquentes. Dans le contexte de changement climatique, l’industrialisation de la forêt est un contre-sens absolu et un cercle vicieux : plus une forêt est industrialisée, plus elle dégage de carbone. On le sait. »

La forêt industrielle va-t-elle continuer de s’étendre ?

« J’espère que non. En tout cas, des mouvements de résistance s’organisent un peu partout. Par exemple, des gens se regroupent pour acheter des forêts de feuillus et les soustraire aux convoitises des industriels, Ils les exploitent de manière durable, empêchant qu’elles ne soient “ enrésinées ”. »

En conclusion ?

« Contrairement à ce que prétendent certains élus, y compris en Nouvelle Aquitaine, une forêt, ce n’est pas de la cellulose ! Pour être saine et durable, une forêt doit être multifonctionnelle : on y produit du bois certes, mais on doit aussi en préserver la biodiversité. En fait, ce n’est pas à la forêt de s’adapter aux besoins de l’homme mais à l’homme de s’adapter aux capacités de la forêt. Ne pas l’entendre, c’est scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis… »

« Nos forêts en danger », par Alain-Claude Rameau, éd. Atlande, 160 pages format poche, 15 €.

 

Lire : La Nouvelle République du 26 octobre

 

Jean-Philippe Behr

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