Après des semaines de spéculation, John Elkann, à la tête de la holding Exor, qui possède l’éditeur des quotidiens « La Repubblica » et « La Stampa », confirme une négociation exclusive avec le magnat des médias Theodore Kyriakou.
Le groupe Gedi principal pôle de presse italien contrôlé par Exor, la holding de la famille Agnelli-Elkann, se trouve au centre de discussions avancées avec le groupe grec Antenna en vue de la cession de ses actifs éditoriaux, dont les journaux « La Repubblica » et « La Stampa ».
L’opération suscite une vaste polémique en Italie, tant ce dossier dépasse largement la seule dimension économique en bousculant les équilibres culturel et médiatique du pays.
John Elkann a pris acte de l’impossibilité d’enrayer la dérive de Gedi qui a clôturé la dernière année avec un chiffre d’affaires de 386 millions d’euros et une perte de 45 millions d’euros. La baisse des ventes papier et de la publicité grève le redressement financier du groupe, englué dans la crise de la presse. Pour redresser la barre, rien de tel qu’une famille d’armateurs grecs : les Kyriakou. Le père Minos, décédé en 2017, a fait fortune dans le transport maritime.
Héritage de Gianni Agnelli
En 1988, il se lance dans les médias et le divertissement, créant l’un des plus puissants groupes du sud-est de l’Europe dans ce domaine, avec notamment la chaîne ANT1 TV, qui devient rapidement un pilier du paysage médiatique grec.
Le groupe Antenna est aujourd’hui un acteur mondial, gérant une vingtaine de chaînes de télévision à travers l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Australie, touchant une audience potentielle de 500 millions de personnes. Une expansion internationale que souhaite poursuivre son actuel président, Theodore Kyriakou, un des fils du fondateur.
Il offre 140 millions d’euros pour Gedi. Outre « La Repubblica » et « La Stampa », le groupe possède également les très populaires stations Radio Deejay, Radio Capital et Radio m2o, en plus de magazines spécialisés comme « Limes » et l’édition italienne de « National Geographic ».
Exor, qui est encore actionnaire de « The Economist » à hauteur de 43 %, n’avait payé qu’un peu plus de 102 millions d’euros en 2019 pour en prendre le contrôle. Mais au-delà de la plus-value économique, la question est avant tout stratégique pour la famille Agnelli. John Elkann a toujours insisté sur la nécessité de séparer clairement engagement industriel et influence politique. La presse, héritage de Gianni Agnelli, est devenue un actif encombrant, coûteux et source de tensions permanentes avec le pouvoir.
Contre-pouvoir médiatique
Selon Exor, le monde de l’édition moderne exige désormais des groupes dotés d’une « masse critique significative, de compétences technologiques avancées et d’une vocation internationale », justifie la holding dans un communiqué.
Mais la cession au groupe Antenna inquiète en Italie. Pas seulement en raison de l’un de ses principaux actionnaires, la famille royale saoudienne, qui détient 30 % via le groupe audiovisuel MBC Group. Le géant grec ne cache pas en effet son ambition de se renforcer dans le paysage médiatique italien, évaluant également des actifs audiovisuels comme Sky Italia ou La7.
Les relations de Giorgia Meloni avec une partie de la presse sont tendues depuis son arrivée au pouvoir. Le quotidien « La Repubblica », conscience morale et porte-voix de la gauche modérée, s’est érigé en l’un des principaux contre-pouvoirs médiatiques.
Une cession à un groupe étranger soulève donc des craintes quant à l’indépendance éditoriale et à la continuité de cette ligne critique. La gauche transalpine appelle ainsi à l’usage du « golden power », qui permet au gouvernement de bloquer ou de conditionner des transactions affectant des actifs stratégiques relevant de l’intérêt national.
Le gouvernement Meloni pas convaincu
Le ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a déclaré quant à lui que les médias italiens « devraient rester entre des mains italiennes » afin de préserver la liberté de la presse, tout en rappelant que « le marché décide si la loi n’est pas enfreinte ». Leonardo Maria Del Vecchio (fils du fondateur de Luxottica) a aussi offert 140 millions d’euros pour Gedi. Une offre qu’il qualifiait d’« acte d’amour pour l’Italie », mais qui a été rejetée.
Alors que les rédactions de « La Stampa » et de « La Repubblica » ont entamé des grèves, Antenna a tenu à réaffirmer son attachement à « l’intégrité et à l’indépendance éditoriale locale » des journaux dont il prend le contrôle. Entre garanties de pluralisme, équilibres politiques et intérêts économiques, la vente de Gedi, qui pourrait intervenir dans les toutes premières semaines de 2026, représente un test majeur pour l’avenir du système médiatique transalpin.






































