La profession attendait depuis plusieurs semaines une décision claire sur l’avenir de l’édition 2026 du Festival de la bande dessinée, empêtré dans la crise la plus importante de son histoire.
« L’édition 2026 du Festival ne pourra matériellement pas avoir lieu. » C’est par ces mots que la société 9eArt+, chargée de l’organisation du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD), a officiellement annoncé l’annulation de l’événement, prévu initialement du 29 janvier au 1er février, dans un communiqué signé par ses avocats.
Me Vincent Brenot, l’un des avocats de l’entreprise très contestée dirigée par Franck Bondoux, a confirmé à l’AFP que cette formulation signifiait bien que le Festival 2026 était « annulé ». Jeudi dernier, les organisateurs avaient annoncé la « mise à l’arrêt » du Festival, sans parler pour autant d’annulation.
« Comme si on supprimait le Festival de Cannes »
C’est la première fois depuis 1974, date de l’organisation du premier Festival de la bande dessinée à Angoulême, qu’une édition est annulée de la sorte. Seule l’édition 2020 n’avait pas pu avoir lieu en raison de la pandémie de Covid.
Pour les éditeurs de BD, la perte est lourde d’un point de vue médiatique et marketing. « C’est comme si on supprimait le Festival de Cannes pour le cinéma ou les prix d’automne pour la littérature. Cela n’empêcherait pas les sorties de films, ni les ventes de romans, ni les achats de droits, mais où seraient les paillettes, la communication, la mise en lumière des œuvres plus difficiles ? » s’interroge un bon connaisseur du marché du livre.
« C’est la principale vitrine et caisse de résonance du marché français de la BD, et de loin. C’est à la fois un événement entre gens de l’industrie mais aussi destiné au grand public. Et c’est un festival à la dimension internationale », abonde un autre expert du secteur.
« Ces dernières années, la vente de droits à l’étranger s’était aussi pas mal développée au sein du Festival, ce qui a permis à la BD franco-belge de s’internationaliser davantage, alors qu’elle a toujours été en retard, par rapport aux mangas ou aux comics », précise un éditeur qui évalue entre 100.000 et 300.000 euros l’investissement des plus gros éditeurs pour leur participation dans le Festival. « Pour les principaux éditeurs, c’est un événement qui figure dans la case dépenses et investissements mais absolument incontournable. Et les petits éditeurs vont pâtir aussi de son absence cette année. »
Le Festival traverse depuis plusieurs mois la plus importante crise de son histoire. Les frustrations des auteurs, qui s’estiment peu considérés et écoutés par la direction de 9eArt+, ont atteint un point de non-retour avec la révélation de l’« affaire Chloé » : Franck Bondoux, son dirigeant, est accusé d’avoir licencié l’une de ses salariées après qu’elle a révélé avoir subi un viol en marge du festival.
La goutte de trop
Dès l’été, les auteurs sont nombreux à se mobiliser et annoncer leur intention de boycotter l’édition 2026 de l’événement charentais. En novembre, 9eArt+ est reconduit à la tête du Festival pour neuf années supplémentaires, à l’issue d’un appel d’offres jugé opaque. C’est la goutte de trop pour les auteurs et les éditeurs, qui refusent à leur tour de se rendre au festival.
Pour contraindre les organisateurs à annuler une édition 2026 qui n’aurait que peu d’intérêt en l’absence de la majorité des éditeurs et auteurs de BD, les pouvoirs publics, et en premier lieu la mairie d’Angoulême, appellent alors 9eArt+ et l’association FIBD à annuler le Festival.
« Lors de leur conférence de presse du 20 novembre dernier, les financeurs publics ont exprimé leur refus de verser les subventions qu’ils savent pourtant indispensables à la tenue de l’édition 2026 », rappellent les avocats de 9eArt+ dans le communiqué transmis à la presse. C’est en raison de cette « décision unilatérale prise sans concertation par les financeurs publics », qu’ils sont contraints d’annuler le Festival, justifient les organisateurs.
Un avenir en jeu
L’annulation étant désormais prononcée, la prochaine étape pour les éditeurs consistera notamment à voir dans quelle mesure ils pourront récupérer les fonds investis pour participer à l’édition 2026 du Festival. « Quand on participe à un événement de cette envergure-là, on commence à s’impliquer dès la fin de l’été en réservant des espaces, des hôtels et en commençant à penser à un programme éditorial », expliquait vendredi Benoit Pollet, le président du groupe BD du Syndicat national de l’édition (SNE).
Une partie de la profession espère aussi que le retrait des organisateurs pourrait ouvrir la porte à l’organisation d’un nouveau rendez-vous, de moindre ampleur, en 2026.
A moyen terme, d’autres espèrent qu’un événement de même calibre renaîtra de ses cendres. « Une année sans le Festival d’Angoulême, c’est grave. Mais une deuxième pourrait être mortel, s’alarme un éditeur. Dans d’autres industries, on a déjà vu des événements de référence pour l’industrie, comme l’E3 dans le jeu vidéo, disparaître définitivement. »






































