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L’Imprimerie nationale, histoire d’une spectaculaire métamorphose

Moribonde au tournant des années 2000, la maison quatre fois centenaire a opéré une révolution spectaculaire pour devenir l’un des leaders mondiaux des documents d’identité sécurisés. Un cas d’école dans la sphère publique.

Au premier coup d’oeil, on s’imagine un scarabée monstrueux, bien campé sur ses pattes. Dans le hall de l’usine de l’Imprimerie nationale à Douai, impossible de manquer cette massive presse royale ouvragée de bois posée là pour l’histoire. Une histoire qui finira d’ailleurs en tragédie. C’est en effet sur un engin de ce type qu’en 1790 furent imprimés les premiers assignats. Ce sera la première et dernière fois que celle qui s’appelait encore l’Imprimerie royale battra monnaie. On le comprend. L’épisode valut à son directeur, Etienne-Alexandre-Jacques Anisson d’être guillotiné quatre ans plus tard. Quand la Révolution dévore ses enfants…

Une telle mésaventure ne risque évidemment pas d’arriver à l’actuel directeur général de l’établissement. D’abord parce que deux cents ans plus tard, les moeurs ont changé; ensuite parce que sans Didier Trutt, la société aurait probablement fermé. C’est en 2005 que l’Agence des participations de l’Etat sollicite cet ingénieur passé par Thomson pour entrer au Conseil d’administration de l’Imprimerie nationale. Quatre ans plus tard, il prend la direction de la vénérable maison.

Fondée en 1640 par Louis XIII et Richelieu

Rattrapée par la révolution numérique, celle-ci, fondée en 1640 par Louis XIII et Richelieu pour « multiplier les belles publications utiles à la gloire du Roi », se meurt. À l’heure du passeport biométrique et de la carte identité électronique, deux innovations imposées par une Amérique traumatisée par les attentats de 2001 et soucieuse de mieux contrôler ceux qui entrent sur son sol, qui veut encore de ses usines démodées, imprimant au kilomètre des maquettes de passeports ou de cartes d’identité livrées par camions dans les mairies ou les préfectures, à charge pour elles de les personnaliser ? Sans parler des annuaires téléphoniques, longtemps le produit phare de Douai avant de disparaître avec la digitalisation ?

Certes, en 1993, celle qui n’était encore qu’une direction du Budget a été transformée en société anonyme, à 100% publique. Ce qui ne lui assure nullement un avenir, bien au contraire. Douze ans plus tard, le ministère de l’Intérieur publie un appel d’offres pour le futur passeport électronique personnalisé. On le soupçonne alors de vouloir confier ce marché à l’entreprise privée Oberthur. Tollé dans la région de Douai où la principale usine du groupe a été implantée dans les années 1970 sur ordre de l’Etat pour revitaliser un territoire meurtri pas la fermeture du bassin minier. Finalement, le tribunal administratif suspendra l’appel d’offres qui ne verra pas le jour.

Moderniser et former

Mais dès lors que faire de l’Imprimerie et de ses quelque 2.000 salariés totalement dépassés par la révolution technologique en cours ? D’abord restructurer. Puis, remette ceux qui le peuvent à niveau. Bref, sauver ce qui peut l’être encore. Nous sommes au début des années 2000. Personne n’imagine alors l’incroyable transformation qui va se dérouler, sans doute l’une des plus spectaculaires de toute la sphère industrielle publique. Personne n’est surtout capable de penser que près de vingt ans plus tard, l’Imprimerie nationale sera devenue l’entreprise high-tech qu’elle est aujourd’hui, l’une de plus spécialisée au monde dans la sécurisation des documents et des objets connectés, rentable et vendant son savoir-faire dans une trentaine de pays.

Le 7 juin 2022, fait suffisamment rare pour être noté, la Cour des comptes rend un rapport en forme d’hommage au redressement accompli. De 150 millions d’euros en 2009, le chiffre d’affaires est passé à plus de 500 millions d’euros aujourd’hui. Dont plus de 60% à l’exportation. Et les activités de monopoles, qui représentaient encore 60% du chiffre d’affaires en 2015, sont descendues à moins d’un tiers de l’activité, non par réduction mais en raison de la croissance et de la diversification de l’entreprise. Un véritable exploit, donc, qu’il a fallu construire avec méthode et acharnement.

Révolution informatique

Dès son arrivée, Didier Trutt comprend qu’il a deux priorités : remettre l’outil industriel à niveau et apprendre aux salariés rescapés – 450 seulement sur 2.000, dont 300 ouvriers imprimeurs – à s’en servir. « J’ai fait le pari de ne laisser personne au bord de la route et de faire les transformations nécessaires en formant ceux qui le voulaient et le pouvaient à de nouveaux métiers. » À Douai, la plus grosse usine du groupe, 50 millions d’euros sont investis dans de nouvelles machines. Des dizaines d’ingénieurs informatiques et de codeurs sont recrutés. Très vite, Didier Trutt décide d’informer les syndicats de son plan de développement et de son déroulement. « Ils ne m’ont pas signé de chèque en blanc », se souvient-il. Mais peu à peu, la méfiance se dissipe.

Du côté des salariés, comme de l’actionnaire public qui accompagne Didier Trutt dans tous ses projets à coups d’augmentations de capital. Un appui nécessaire pour réaliser les acquisitions externes , indispensables pour façonner le nouveau visage de l’entreprise. Le groupe rachète ainsi une société capable de sécuriser les nouvelles cartes d’identité grâce à sa technologie de couplage inductif permettant de relier la puce d’une carte d’identité électronique à son antenne dans un champ électromagnétique. Une autre encore, spécialisée cette fois dans la fabrication de bobines d’hologrammes qui vaut aujourd’hui à l’Imprimerie nationale de produire un passeport optique sur trois dans le monde et de vendre des hologrammes par rouleaux entiers à 55 pays. Toutes ces transformations et toutes ces briques ajoutées sont au service d’une stratégie dès le départ clairement énoncée : devenir l’un des leaders mondiaux des documents sécurisés, qu’ils émanent des Etats ou des entreprises.

À nouvelle époque, nouveau nom

Pour souligner encore la profondeur d’une métamorphose, le groupe se choisit un nom de marque moins désuet – à défaut d’être chaleureux – pour communiquer avec ses clients : IN Groupe. Mais pour bien mesurer l’ampleur de cette révolution industrielle – et se persuader que tout ceci n’est pas simple affaire de communication -, c’est à Douai qu’il faut se rendre. Première surprise : vous n’entrez pas dans l’usine comme dans un moulin. Le site, parce qu’il abrite des millions de données sensibles, bénéficie de l’un des plus hauts niveaux de protection attribué aux bâtiments publics. Barbelés et gardiens – charmants mais vigilants – vous accueillent dans le froidure du nord de la France en en ce mois de janvier.

Autour des bâtiments, plusieurs hectares de terrains vierges de toute construction, qui forment un rempart supplémentaire contre l’extérieur. Ici, 60 millions de titres sécurisés sont produits chaque année. Dont 28.000 cartes d’identité par jour et encore 28.000 passeports. Une grosse cadence, qui impose aux équipes de travailler en trois-huit. L’intérieur porte encore les stigmates de la transformation. Les vastes halles où se tenaient les grandes presses ont été repensées pour accueillir les nouvelles machines plus petites, mais bien plus sophistiquées. On a profité de la hauteur des constructions pour créer des étages où sont installés les ingénieurs et les développeurs dans une ambiance de bureaux en bois blond, de plantes vertes et de lumières chaleureuses.

À leurs côtés, un centre d’appels intégré pour répondre à tout client rencontrant des difficultés avec l’une de ses cartes électroniques. Car des documents sécurisés, il s’en produit beaucoup ici. Outre les cartes d’identité et les passeports – pour la France et pour une trentaine d’Etats étrangers – on y fabrique également des cartes d’officiers de police, de médecins, de dentistes, de chauffeurs de taxi, de travailleurs du BTP et bien d’autres encore, comme les chronotachygraphes embarqués dans les camions, véritable journal de bord numérique des transporteurs routiers. Tous ces documents sont liés par un impératif commun : la sécurité des données et la sûreté des informations qu’elles contiennent, véritable mantra de l’entreprise.

Le défi de l’inviolabilité

« Nous faisons tout pour complexifier au maximum les titres, explique Vincent Doyen, le directeur de la production des titres. On y ajoute des fils, des encres visibles et invisibles, des motifs, bien d’autres choses encore qui nous permettent de renforcer leur caractère infalsifiable. » Jusqu’à imprimer sur certains d’entre eux un texte invisible à l’oeil nu mais truffé de fautes que seules IN Groupe et la police connaissent. Une garantie supplémentaire de l’authenticité du document en cas de vérification poussée par lecteur optique. Particulièrement saisissante, la fabrication de la carte nationale d’identité, entièrement automatisée sur une machine conçue par l’entreprise, requiert à elle seule la superposition de dix couches de polycarbonate où sont insérées une série invraisemblable d’éléments d’électronique embarquée comme la puce et l’antenne qui communiquent par fréquence sans aucun contact physique.

Dans les salles suivantes commence alors un autre ballet qui donne à IN Groupe sa place centrale dans le dispositif français de l’identité des citoyens. Celui de la personnalisation. Finies les norias de camions emportant les titres vierges vers les mairies ou préfectures pour y être remplies. Désormais, ce sont ces administrations qui envoient les demandes directement à Douai. Imaginez une même salle où convergent d’un côté les titres vierges et de l’autre les données informatiques des citoyens (photos comprises), les deux associés par une machine. Clin d’oeil à l’administré qui se plaint de l’invraisemblable délai nécessaire aujourd’hui pour obtenir un titre conforme : il faut moins de trois jours à compter de la réception de la commande pour fabriquer une carte d’identité. La responsabilité des semaines, parfois des mois d’attente pour l’usager est donc à chercher ailleurs.

Ce choix de concentrer en un seul lieu la fabrication et la personnalisation des titres d’identité a non seulement sauvé la vénérable Imprimerie nationale, mais lui a aussi assuré un avenir radieux. Car le marché est en pleine explosion partout dans le monde. En Europe, c’est désormais le défi de l’interopérabilité des identités numériques personnelles et professionnelles de ses membres qui est sur la table avec peut-être, à terme, une dématérialisation complète. Autre enjeu, moins connu : celui des objets connectés. Comment vérifier que la future voiture autonome lancée à pleine vitesse sur l’autoroute sera bien celle que sont censés reconnaître les capteurs installés sur son chemin ? « La transformation qui est devant nous, je la vis avec confiance », avance Didier Trutt – qui vient d’entamer son troisième mandat à la tête du groupe.

La grande affaire de l’identité numérique

Comment dialoguer à distance et en confiance avec une administration, un notaire ou une entreprise sans nécessairement mettre en ligne ou rendre publiques davantage de données personnelles qu’il n’en faut ? Parvenir à une telle exigence de sécurisation dans le monde dématérialisé est devenu un enjeu mondial. Dès 2016, les Nations unies ont lancé un programme consacré à ce sujet. Plus proche de nous, 19 pays européens ont choisi de travailler sur l’interopérabilité de leurs schémas d’identité numérique pour 80% des citoyens du continent d’ici à 2030. S’ils y parviennent, cela signifie que si vous décidez d’acheter une maison en Croatie, votre signature électronique pourra tout à fait être validée chez un notaire local. Pour parvenir à une telle architecture sans prêter le flanc aux multiples possibilités de fraudes, il faut des technologies de pointe sur laquelle travaille désormais IN Groupe. Un marché gigantesque, qui ne lui interdit pas d’être la garante de la souveraineté française en matière d’identité.

 

Lire : Les Echos du 14 février

 

Jean-Philippe Behr

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