Après la dégringolade du papier graphique, le papier d’emballage ne suffit plus à soutenir un secteur fragilisé.
Pour la papeterie, les années se suivent et se ressemblent. Après cinq fermetures en 2024 (dont les PME Lana en Alsace et Saint-Michel en Charentes), encore deux liquidations en 2025 (les sociétés familiales Wizpaper dans le Pas-de-Calais et Montségur dans la Drôme) et deux redressements judiciaires en cours, dont celui de Condat, en Dordogne, avec 200 emplois menacés. A la veille de la décision du tribunal de commerce sur ce site du groupe espagnol Lecta, l’industrie papetière française ne compte plus que 105 machines en activité, contre 208 en 2004.
Le secteur de 5 milliards d’euros de chiffres d’affaires, qui emploie 10.000 salariés, s’étiole doucement. A noter : 85 % des capitaux derrière les 68 entreprises du secteur proviennent de grands groupes étrangers, à l’instar des derniers gros investissements réalisés, celui du norvégien Norske Skog à Golbey (Vosges) ou du belge VPK (ex-Double A) à Alizay (Eure). Dans les deux cas, il s’agit d’une reconversion du papier graphique vers le papier carton ondulé, roi de l’emballage. Quand aux rares entreprises françaises et indépendantes, ce sont les premières victimes des dernières fermetures.
« Demande molle »
La fédération de l’industrie papetière, la Copacel, attend un chiffre d’affaires en « léger recul d’environ 2 % sur 2025, malgré un volume de production quasiment stable à 0,2 % près », explique son délégué général Paul-Antoine Lacour. En cause : « des prix en baisse dans la branche du papier d’emballage qui représente 69 % de la filière, contre 12 % pour le papier graphique ».
Les prix sont tirés vers le bas par « une demande molle dans tous les secteurs et donc une concurrence européenne accrue, avec une surcapacité qui guette les producteurs ». Pendant ce temps, en France, « la fiscalité de production reste élevée », les prix de l’électricité augmentent pour les industriels à cause de l’arrêt de l’Arenh(l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique, « un avantage concurrentiel qui a disparu au 31 décembre dernier »), ceux des quotas carbones également. « La réduction des marges menace les entreprises. Quel que soit le secteur, le salut viendra d’une hausse de la demande », estime Paul-Antoine Lacour.
Les prix de la pâte à papier ont baissé pour les mêmes raisons. « Ce qui ne fait pas l’affaire de nos producteurs français » dit-il, même s’ils ne sont pas en mesure de fournir toute l’industrie nationale. Celle-ci importe 50 % de sa matière première des pays scandinaves et d’Amérique du Sud.
Papiers spéciaux
Jusqu’en 2005, le secteur du papier graphique rivalisait avec celui de l’emballage. Ce dernier a pris le dessus, porté durant quinze ans par la consommation : achat des ménages de biens systématiquement empaquetés dans du carton, mais aussi échanges BtoB de marchandises pareillement protégées, et essor de l’e-commerce avec son industrie du colis. Mais l’essor de l’emballage n’a jamais compensé la décroissance des livres, catalogues, journaux ou imprimés publicitaires, face au numérique.
Les seules branches encore en croissance sont les plus petites : le papier d’hygiène absorbant (14 %), avec des investissements récents chez l’Italien ICT à Orléans et dans la PME familiale ardéchoise MP Hygiène, et les papiers dits de spécialité (5 %) où se côtoient des produits de niche très divers, du papier cuisson alimentaire à des filtres industriels, du papier ponce aux films décors des meubles en aggloméré.
L’avenir encore incertain de la très symbolique papeterie Condat
Malgré 130 millions d’euros d’investissements récents, l’usine de Dordogne est abandonnée par l’industriel espagnol Lecta. A l’approche de la décision du tribunal, le 27 février, deux options de reprise sont sur la table, aux antipodes l’une de l’autre.
La papeterie Condat est à l’arrêt depuis le 1er janvier : le fiasco de cette usine soutenue à grand renfort d’argent public depuis cinq ans est un symbole criant de l’échec de la politique de réindustrialisation française, et des difficultés du secteur papetier en particulier.
Alors qu’autour d’eux les défaillances se multiplient, les 202 salariés de l’entreprise du Lardin-Saint-Lazare, en Dordogne, sont suspendus à la décision du tribunal de commerce de Bordeaux, attendue le 27 février : SPB ou Finesta pour reprendre l’usine mise en redressement par le groupe espagnol Lecta début octobre ? Reconversion complète de l’ancien premier employeur privé du département – jusqu’à 1.200 personnes il y a trente ans – ou poursuite d’une activité centenaire sur les bords de la Vézère ? 20 ou 200 emplois préservés ? Fonds français ou sauveur tchèque ?
Il reste deux dossiers en lice pour la reprise du site, après qu’un industriel chinois sorti du chapeau début janvier n’a plus donné suite. « On était prêt. Mais, entre-temps, le plus gros client de Condat est allé acheter son papier ailleurs. Les perspectives de chiffre d’affaires sur 2026 se sont sérieusement dégradées », peste Karim Baghouli, le directeur international du groupe tchèque Finesta. Cette nébuleuse énergétique et immobilière fondée en 1996 par un Français, Simon Lakehal Younes, revendique sur son site Internet 4,6 milliards d’actifs à travers ses filiales et participations dans 21 pays. Mais pas la France, où Condat deviendrait « sa tête de pont industrielle ».
« Quasiment neuve »
Le 4 février, devant le tribunal, c’est Finesta qui a demandé du temps pour faire traduire ses bilans tchèques « par le cabinet KPMG » et apporter les preuves de la disponibilité des « 40 millions d’euros » nécessaires à son projet. « Il faut diversifier l’activité au plus vite pour retrouver des revenus ». Et donc non seulement rallumer la ligne de papier glassine (support des étiquettes adhésives), « moins rentable que prévu », mais aussi « relancer la ligne de papier couché arrêtée en 2023 ».
Une petite révolution car il n’y a plus une seule machine en activité en France pour cette qualité de papier glacé. « Je crois à un retour du beau papier pour l’édition », explique le candidat intarissable sur les atouts industriels de la papeterie. « Il est inimaginable que ce dossier aille au tapis », martèle-t-il.
Le papier graphique fut la spécialité de l’usine durant des décennies avant de subir de plein fouet la crise de l’édition et de la presse imprimée. Depuis 2020, Condat a reçu 130 millions d’euros d’investissements, dont 33 millions de la région et de l’Ademe, l’agence de la transition écologique : 80 millions d’euros pour se reconvertir dans le papier glassine depuis 2023, après un énième plan social, et 50 millions pour une chaudière à combustible solide de récupération, en service depuis un an et modèle du genre opéré avec Paprec et Engie. L’usine est « quasiment neuve », s’étrangle le délégué CGT Philippe Delord.
Les salariés avaient monté un projet de SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) mais s’étaient ralliés fin décembre à Finesta, qui s’engage à conserver les 200 emplois. Et même à « réembaucher rapidement d’anciens salariés licenciés qui n’ont toujours pas retrouvé de travail ». La Filpac-CGT, filière du livre et du papier qui porte la société coopérative Condat Papers, a toutefois réactivé son offre début février « pour multiplier les chances de sauver les emplois ».
« Grande difficulté »
Car face à Finesta, la SPB (Société de Participation de la Braye) ne prévoit de garder qu’une vingtaine d’emplois au départ. Une perspective qui scandalise les salariés, venus en car manifester devant le tribunal. Mais SPB a « fait la seule offre ferme, sans condition et financée », rappelle Dominique Bernard, le président de Condat, nommé par l’actionnaire espagnol pour négocier la sortie. « Pendant ce temps, c’est Condat qui paie les salaires », rappelle-t-il, pressé d’en finir.
SPB, qui mobilise 2 millions d’euros pour la reprise des actifs et le rachat des taxes carbone, projette une reconversion « dans des activités décarbonées et circulaires », explique son fondateur Raynald Huot. L’entrepreneur prend modèle sur l’opération similaire qu’il a réalisée sur la friche Arjowiggins dans la Sarthe. Sept ans après la fracassante liquidation de cette papeterie (déjà), le site démantelé, où il a été question de pisciculture et d’hydrogène, accueille depuis 2024 une usine de gants chirurgicaux du canadien Manikheir – 230 emplois – et attend l’arrivée d’un supercalculateur Eclairion.
En Dordogne, le très discret fonds familial SPB évoque « un pôle énergétique » pour alimenter un redéploiement industriel « dans le recyclage d’aluminium et la production de nanocellulose », ainsi que l’installation d’un « supercalculateur ». Soit « 500 à 600 millions d’euros d’investissements » portés par des partenaires industriels, avec l’ambition de « 300 créations d’emplois à cinq ans », assure Raynal Huot. L’aspirant propriétaire des vingt hectares de foncier dit avoir trouvé un accord avec la région sur les créances laissées par Condat. Il promet aussi d’« étudier » la relance de la ligne 8 pour des papiers « techniques à forte valeur ajoutée », en faisant appel à un industriel étranger. « Notre offre est la seule recevable », dit celui qui se veut « le seul réaliste dans ce dossier ».
«L’industrie papetière, rappelle-t-il, est en grande difficulté ». La tentative de sauvetage de la papeterie Wizpaper dans le Pas-de-Calais, par un industriel local très engagé qui avait presque réussi, s’est soldée en novembre par une fermeture après sept ans de combat.






































