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Quand l’intelligence artificielle devient une menace physique pour les livres

Les risques que l’intelligence artificielle fait peser sur la création sont désormais bien identifiés : utilisation d’œuvres sans autorisation, fragilisation du droit d’auteur, concurrence de contenus produits automatiquement… Mais une menace plus inattendue est apparue récemment. Pour entraîner leurs modèles, certaines entreprises détruisent physiquement des livres.

Des livres découpés pour alimenter les IA

Pour produire des textes crédibles, les intelligences artificielles génératives doivent être entraînées à partir d’immenses quantités de contenus. Les livres constituent une ressource particulièrement recherchée : ils proposent des textes longs, structurés, relus et issus de domaines très variés.

Dans le cadre d’une procédure judiciaire américaine concernant l’entreprise Anthropic, créatrice de l’intelligence artificielle Claude, il a été révélé que des millions de livres imprimés avaient été achetés afin d’être numérisés. Leur reliure était retirée, leurs pages découpées puis scannées industriellement. Les exemplaires papier étaient ensuite détruits.

Le procédé répond à une logique de rapidité et de réduction des coûts. Pourtant, il ne constitue pas une nécessité technique : les bibliothèques utilisent depuis longtemps des dispositifs permettant de numériser les ouvrages sans les détériorer, qui ont le désavantage d’être plus longs à mettre en œuvre.

Le livre réduit à un gisement de données

Ces pratiques illustrent une conception particulièrement réductrice du livre. Celui-ci n’est plus envisagé comme une œuvre ou un objet culturel, mais comme un simple contenant dont il faudrait extraire le texte.

La destruction est d’autant plus préoccupante lorsqu’elle concerne des ouvrages anciens, épuisés, spécialisés ou devenus rares. Numériser un livre puis conserver son contenu sur les serveurs privés d’une entreprise ne constitue pas une véritable politique de préservation. Le public, les bibliothèques et les chercheurs ne bénéficient pas nécessairement du fichier obtenu. Le savoir est extrait, mais il n’est pas transmis : il devient une ressource privée destinée à alimenter un service commercial.

Une double menace pour la création

À la destruction matérielle s’ajoute la question du respect des créateurs. De nombreux auteurs et éditeurs dénoncent l’utilisation de leurs œuvres sans autorisation, sans information et sans rémunération.

Le paradoxe est évident : les intelligences artificielles ont besoin des livres parce qu’ils sont le fruit d’un travail humain exigeant, original et construit dans la durée. Elles s’appuient ainsi sur la création humaine pour produire, en quelques secondes, des contenus susceptibles de la concurrencer. Le risque concerne donc à la fois l’œuvre intellectuelle et son support physique.

Le papier, une garantie de transmission

Cette situation rappelle les qualités essentielles du livre imprimé. Un livre peut être conservé, prêté, donné et transmis pendant plusieurs générations. Il reste accessible sans compte utilisateur, sans abonnement, sans appareil électronique et sans dépendance à une plateforme.

Son contenu est stable : personne ne peut le modifier ou le supprimer à distance. Il constitue ainsi une forme de mémoire durable, accessible et indépendante.

Il ne s’agit pas ici de rejeter les usages utiles de l’intelligence artificielle. Mais l’innovation ne peut être considérée comme un progrès si elle se développe au détriment des créateurs et des objets qui assurent la transmission de leurs œuvres. À force de vouloir faire entrer tous les livres dans les machines, prenons garde à ne pas faire disparaître les livres eux-mêmes – alors qu’ils sont un support tellement apprécié des citoyens.

Lire : Two Sides du 4 septembre

Jean-Philippe Behr

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