À la veille des élections municipales, Reporters sans frontières (RSF) publie son nouveau rapport intitulé “France : l’information locale en première ligne”. Alors que les médias de proximité sont essentiels au fonctionnement démocratique, ils sont aujourd’hui fragilisés : leurs journalistes sont menacés, agressés, ou la cible de procédures-bâillons, tandis que les médias sont sous pression économique et sommés d’innover. RSF rappelle l’urgence de préserver une information de proximité de qualité, garante du lien social, et émet des recommandations en ce sens.
“Et si l’information locale avait des leçons à donner à l’ensemble des médias ? Et si, au fond, c’était elle qui pouvait sauver un journalisme qui souffre de défiance ? Les sondages montrent, avec une force particulière en France, l’attachement et la confiance du public envers les médias ancrés dans les territoires. Contre-pouvoir inégalable dans le paysage médiatique français, contribuant à des mises en cause judiciaires ou à des changements de pratiques manifestes, l’information journalistique locale joue un rôle fondamental dans la représentation de la réalité des Françaises et des Français. À l’approche des élections municipales, scrutin essentiel pour la vie politique locale et nationale, il est urgent de replacer l’exigence de l’information de proximité au cœur de la vie démocratique et d’amorcer, collectivement, des pistes de réflexion et de transformation pour revitaliser une information indispensable à tout exercice de citoyenneté. » Laure Chauvel – Responsable du bureau France de RSF
Le modèle d’une information de proximité qui maille le territoire “de la commune au monde” – tel est le slogan du quotidien régional Ouest-France – avec un modèle économique pérenne et viable, se fragilise. Il y a 15 ans, le maillage de l’information se faisait à dix kilomètres près en France. Il est aujourd’hui beaucoup plus lâche et son évolution illustre une tendance lourde : celle d’un affaiblissement progressif de la capacité des médias d’information locale à couvrir durablement l’actualité de proximité, avec un risque accru de création de “désert de l’information” et de recul du pluralisme médiatique au niveau départemental et communal.
Les pressions sont multiformes : économiques (fermetures d’agences et concentration des médias), sécuritaires (escalade des violences contre des journalistes), judiciaires (multiplication des procédures-bâillons) et politiques (pressions et invectives). Alors comment continuer à informer sous pression ?
En s’appuyant sur les témoignages d’actrices et d’acteurs qui font l’information locale en France, ce nouveau rapport de RSF dresse un état des lieux des menaces, des défis et des enjeux auxquels elle est confrontée. L’organisation émet par ailleurs des recommandations à destination des décideurs, mais aussi des médias, pour garantir une information locale indépendante, pluraliste et soutenable.
Les informations clés du rapport
1. Une confiance forte du public dans les médias locaux
- L’information de proximité reste un pilier de crédibilité dans un contexte désormais généralisé de défiance.
- 63 % des sondés leur font confiance dans le dernier baromètre de la confiance des Français dans les médias La Croix – Verian – La Poste.
2. Un maillage dense, bien que de plus en plus lâche
- Il y a 15 ans, le maillage de l’information se faisait à dix kilomètres près en France : il y avait un journaliste, une agence, ou le siège d’une rédaction tous les dix kilomètres. Ce maillage est aujourd’hui beaucoup plus lâche.
- La répartition des journalistes professionnels en France est assez inégale : 1 484 en Bretagne, 452 dans l’ex-région Poitou-Charentes, 97 en Guadeloupe (et 657 au total dans les territoires ultramarins), selon les chiffres de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) en 2025.
- En Bretagne, on compte 43 journalistes pour 100 000 habitants – le plus fort taux en région – soit 10 à 15 fois plus que dans la plupart des autres régions. En Poitou-Charentes, dernière zone en la matière, on compte 25 journalistes pour 100 000 habitants.
3. Une érosion du nombre de journalistes locaux
- L’érosion des effectifs de journalistes titulaires de la carte de presse est flagrante : la presse départementale a perdu 20 % de ses journalistes, la presse quotidienne régionale 9 %, selon une étude ministérielle récente sur le sujet.
- Des journalistes partent à la retraite et ne sont pas nécessairement remplacés.
4. Une concentration croissante des médias, l’affaiblissement du pluralisme
- Neuf groupes, détenant chacun plus d’un quotidien régional, possèdent, au total, 47 des 51 titres de la presse quotidienne régionale (PQR). Un mouvement de concentration en marche depuis plus d’une décennie et qui a conduit à la constitution de véritables “monopoles locaux” dans de nombreux territoires.
- Le nombre de départements français en “état de pluralisme” – c’est à dire comptant au moins deux titres de presse détenus par deux groupes différents – a été divisé par deux, passant de 34 à 17 en dix ans, entre 2009 et 2019, selon une étude du média d’investigation indépendant Mediacités.
- 108 agences locales ont disparu en dix ans.
5. “On n’a plus de sous et plus de jus !” : les exemples de fermeture ou de redressement judiciaire de médias d’information de proximité se sont multipliés au cours des dix dernières années.
- Le mensuel satirique vendéen Le Sans-Culotte 85 a publié son dernier numéro en juin 2024, après 17 années d’existence. Les menaces, un procès en diffamation, que le média a gagné en appel, et “la période de la COVID” ont été autant de facteurs qui ont fait mettre la clé sous la porte au mensuel. “On n’a plus de sous et plus de jus !” avait alors rapporté sa cofondatrice et rédactrice en chef, Marie Coq, auprès de France 3 Pays de la Loire.
- Après 17 années d’existence dans les Hauts-de-France, la chaîne de télévision locale Wéo a cessé d’émettre en janvier 2026 après la mise en liquidation judiciaire de sa société éditrice. Un véritable séisme pour l’ensemble des acteurs du secteur : Wéo représentait 30 % de l’audience des télévisions locales en France.
6. Une raréfaction des lieux d’accès physiques à l’information
Entre 2015 et 2025, plus de 6 400 points de vente ont disparu en France, soit une baisse de 26 % du nombre total de diffuseurs. Ainsi, plus de 600 titres de presse papier ne sont plus distribués en Polynésie française.
7. Une augmentation des agressions, des pressions et des restrictions d’accès
- Le journalisme local est particulièrement exposé et de plus en plus menacé : un journaliste de La Dépêche du Midi a ainsi été cyberharcelé et menacé de mort après une enquête sur une querelle de voisinage opposant un éleveur porcin au maire du village ; une journaliste qui enquêtait sur l’agro-industrie bretonne a été victime d’un acte de sabotage et d’une mise en danger de mort ; le quotidien régional Midi Libre a vu ses locaux saccagés après qu’il a rappelé l’interdiction sanitaire de consommer des huîtres du bassin de Thau…
- “Torchon”, “fake news”, “bulletin paroissial local” : la succession de prises de position publiques hostiles aux journalistes de la part de personnalités politiques participent d’un climat de défiance croissante à l’égard des médias et fragilisent le travail journalistique, en particulier à l’échelle locale.
- L’information locale est de plus en plus cadenassée avec des interdictions d’accès à des événements d’intérêt général ou des restrictions d’accès par les forces de l’ordre.
8. Une explosion des procédures-bâillons
Ces dernières années, le site d’investigation en ligne Mediacités a été attaqué 22 fois en justice. Un exemple parmi d’autres, qui a un coût financier et humain considérable.
9. Une désinformation locale industrialisée
À l’approche des élections municipales, on a vu apparaître des titres comme Sud-Ouest Direct, Actualités Provençales, Normandie Actuelle : sous ces appellations aux accents de presse locale se cachent en réalité des réseaux de désinformation sophistiqués.
10. Les médias locaux s’organisent
Ils innovent, dans une perspective d’engagement des publics et de restauration de la confiance notamment dans leur couverture des élections municipales.
11. Quelques recommandations pour l’État et les médias
Certaines bonnes pratiques à l’international montrent qu’une action publique volontariste et l’engagement des acteurs peut inverser la tendance pour les médias de proximité. Au Danemark, l’Accord média 2022-2025 reconnaît explicitement le déclin de l’information locale et prévoit une réorientation des financements publics vers les médias locaux et régionaux. Il inclut notamment la création d’un centre consacré au journalisme d’investigation local et une enveloppe spécifique pour soutenir les enquêtes. Un exemple de bonne pratique qui inspire les 12 recommandations de RSF en complément des initiatives médiatiques déjà à l’œuvre.






































