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Il y a 75 ans, comment est né Ouest-France

Il y a 75 ans paraissait le premier numéro de votre journal, aux moments des combats pour la libération de la région. Récit des premiers jours de Ouest-France et de sa conquête de l’indépendance.

 

« Nuit d’enfer… Toute la forêt est en feu, craque, frémit, fume. La maison du directeur de l’école publique, hôte des plus aimables, tremble sur ses bases. » (1) Il est minuit, l’aube semble si loin. À quelques kilomètres de là, au cœur de la ville de Rennes, les habitants se terrent, transis d’effroi.

 

L’occupant dynamite les ponts qui enjambent la Vilaine. Des renforts sont arrivés, retardant la Libération de Rennes. Les armées alliées sont bloquées à l’entrée de la ville. La prison n’a pu être libérée. Le train, emmenant plus de mille résistants et prisonniers, est déjà parti. Parmi eux, se trouvait le grand résistant, veuf et père de six enfants, Victor Louviot. Il ne reviendra pas du camp de concentration de Neuengamme.

Sauver son ami

 

L’homme qui témoigne de cette nuit terrible est l’ami de Victor Louviot. Il est depuis le 1er août sur les routes. Il roule vers Rennes à bicyclette, sa casquette enfoncée sur le visage pour ne pas être reconnu. Il se sait toujours traqué à cause de son action publique antinazie. Il a déjà été arrêté par la gestapo, emprisonné, puis libéré en 1943. Il veut atteindre Rennes espérant sauver son ami, ancien combattant de 1914-1918 comme lui. Il veut fonder un nouveau journal, Ouest-France, pour poursuivre l’œuvre entreprise par L’Ouest-Éclair dès 1899. Secrétaire général, il en avait démissionné en 1940, refusant la collaboration. Il sait le titre condamné. Il veut sauver l’œuvre.

 

Mais, pour l’heure, à l’approche de Rennes, les balles sifflent. Il rejoint les troupes américaines. Résistant et célèbre voix de Radio Londres, Jean Marin témoigne : « J’ai vu sortir de la clandestinité un homme remarquable. […] L’homme ainsi passé dans les lignes alliées se nomme d’une voix forte : Paul Hutin Desgrées du Loû. » (2) Jean Marin était aussi le chef de la Mission Presse Radio Cinéma. Il était envoyé par le Général de Gaulle pour que les moyens de communication soient repris par des Français et non par des Américains (3).

Refus de la collaboration

 

Au matin du 4 août, avec l’aide du Dr Leroy qui le fait passer pour blessé, Paul Hutin traverse les lignes américaines. À Rennes, les tirs ont cessé. Les libérateurs arrivent. L’enthousiasme et la joie se manifestent. Paul Hutin et Jean Marin se rendent à L’Ouest-Éclair. Le personnel est rassemblé dans la salle des rotatives. Paul Hutin annonce, en accord avec Henri Fréville, délégué du Général de Gaulle à l’information, la création d’un nouveau journal : Ouest-France. Il affirme que « le grand quotidien breton mènerait désormais le combat pour le redressement national dans la fidélité à ses origines, sans haine et sans sectarisme », rapporte Henri Fréville (4).

 

Les directives du Cahier Bleu prévoyaient les mesures à prendre à la Libération pour relancer une presse libre : « Il sera en particulier désirable, lorsqu’une partie des directeurs ou des rédacteurs d’un journal suspendu s’étaient nettement dissociés de la politique de ce journal, de leur confier le soin d’assurer la publication d’un organe nouveau mais destiné aux mêmes catégories de lecteurs. » C’était le cas de Paul Hutin. Il représentait « une garantie civique, une promesse de pérennité d’une tradition démocratique sociale et chrétienne authentique » écrit Henri Fréville qui avait préparé, dans la clandestinité, la libération des moyens d’information en Bretagne (4).

« Enfin, nous voici libres ! »

 

Le 7 août parut le premier numéro de Ouest-France : « Enfin, nous voici libres ! Après quatre ans d’oppression et de servitude […] Nous avons bien des larmes à sécher, bien des plaies à panser, bien des ruines à relever […] Enfin libérés du cauchemar du nazisme, tous au travail pour refaire notre France aimée, patrie de la Liberté, de la plus belle et de la plus féconde des libertés, celle qui permet l’union fraternelle entre tous les hommes de bonne volonté. » (5)

 

La naissance de Ouest-France est le dénouement d’un drame qui commença le 18 juin 1940, lorsque l’armée allemande arriva à Rennes. L’Ouest-Éclair cessa de paraître. Mais, très vite, les forces d’occupation demandèrent que L’Ouest-Éclair reparaisse sous son titre. Ce fut l’heure du choix. (3)

 

La direction se fractura. Certains pensaient qu’il fallait reparaître pour sauver les emplois. Ils espéraient aussi maintenir l’orientation donnée par les fondateurs de L’Ouest-Éclair, Emmanuel Desgrées du Loû et l’abbé Trochu. En 1899, ce journal républicain, engagé aux « avant-postes de la démocratie » avait été fondé pour promouvoir la justice sociale et les libertés républicaines. (3)

 

Paul Hutin s’opposa à la reparution de L’Ouest-Éclair, convaincu qu’il était impossible d’être démocrate sous une autorité d’occupation ni républicain sous le régime de Vichy. Il ne fut pas écouté et L’Ouest-Éclair reparut. Jeanne Desgrées du Loû, veuve du fondateur, exigea que le nom de son mari soit retiré de la manchette. La mention « Journal Républicain du matin » le fut aussi. Ce geste de résistance, en creux, donna un signe aux lecteurs pour qu’ils ne fussent pas abusés. (3)

 

Paul Hutin démissionna, entra dans la clandestinité. François Desgrées du Lou quitta L’Ouest-Éclair. Maire de Saint-Léry (Morbihan), il aida la Résistance, cacha le capitaine Mackay tombé en parachute. À la Libération, il fut décoré de la Croix de guerre avec étoile de bronze des mains du Général de Gaulle. Il fut cofondateur et gérant de Ouest-France. Huit jeunes ouvriers et apprentis de L’Ouest-Éclair refusant la défaite, partirent pour Londres, comme Roger Leprince. Deux d’entre eux ne revinrent jamais, dont René Olive, ayant péri avec le sous-marin Surcouf. (3)

Une équipe de résistants

 

L’engrenage terrible de la collaboration emporta L’Ouest-Éclair. La nouvelle société de Ouest-France se constitua dans la fidélité à l’idéal d’origine et dans la Résistance au totalitarisme nazi. Elle rassemblait des personnes éprises de justice sociale et de démocratie. Elles étaient restées fidèles à leur idéal dans la nuit de la souffrance, guidées par leur conscience, éclairées par leur foi. (3)

 

Ainsi, les résistants et animateurs des Semaines Sociales, M. Boissard et Flory. Ainsi, un grand résistant de l’Ouest : Adolphe Le Goaziou, président du Comité de Libération du Finistère, ancien combattant de 1914-1918 et libraire à Quimper. Opposé aux publications des autonomistes bretons soutenues par les Allemands, il avait été emprisonné par la Gestapo. Il fut gérant de Ouest-France. (3) Il y avait aussi Pierre-Henri Teitgen, l’auteur du Cahier Bleu, déporté et évadé. Il y avait le père de Roger Leprince, ouvrier de L’Ouest-Éclair, le père de René Olive, mort pour la France. Victor Louviot et Jules Hutin étaient représentés. Ils sont morts en déportation.

Démocratie et respect des personnes

 

Venus d’horizons politiques différents, ils voulaient que « quelque chose soit changé dans la presse » pour que plus jamais elle ne soit inféodée aux idéologies mortifères. L’orientation de Ouest-France, à la devise « Justice et Liberté », fut donnée par Paul Hutin, directeur de la publication : « Ici, nous aurons le respect souverain de la conscience des autres, ce sentiment du confraternel qui nous fera dans les confrontations d’idées ou d’idéal, garder le respect des personnes… Sans forfanterie mais sans faiblesse, à égale distance de l’utopie et du préjugé, de l’imprudence et de la routine, nous servirons l’ordre des personnes dans la cité du Bien Commun, ce qui veut dire beaucoup au politique, au social, au spirituel ; nous aiderons à cette harmonie qui doit régner entre la partie qui doit son service au Tout et ce Tout qui se doit de ne jamais opprimer la partie… Ainsi vivra cette « liberté chérie » qui fait de chacun de nous une imprenable citadelle… » (6)

 

Après quatre ans de désinformation et de propagande, il fallait retrouver le chemin d’une information indépendante, de nouveau servir la démocratie et le respect de l’homme contre tout totalitarisme. Cela commençait par l’affirmation d’une éthique : « Que nos armes soient celles de la vérité et de la charité. Nous refusons celles de la ruse et du mensonge que propose Machiavel, celle de l’utilité que propose la Bête, celle de la violence que propose le tyran », écrivait Paul Hutin (7).

Garantir l’indépendance

 

Mais il fallait aussi tirer les leçons de l’échec de L’Ouest-Éclair en 1940 ayant conduit à son interdiction de paraître en 1944 : « Un journal démocrate s’était soumis au totalitarisme nazi. Pourquoi ? Parce que le souci de l’affaire l’avait emporté sur la finalité de l’œuvre, ouvrant la porte à l’engrenage sans fin des compromissions. C’est une leçon que nous avons retenue à Ouest-France et que nous rappelons à tous, en permanence : la finalité est première et doit être d’abord sauvegardée avant de rechercher à sauver les moyens de sa réalisation », écrira plus tard François Régis Hutin, devenu PDG de Ouest-France (3).

 

Pour accomplir sa mission, Ouest-France devait structurellement assurer son indépendance. Le désintéressement des actionnaires fut organisé. En 1957, ils renoncèrent aux bénéfices privilégiant le personnel et le développement de l’entreprise auxquels les profits furent affectés. Ouest-France devint le premier titre de presse de France. Cette « réussite est due aux fondateurs, à leurs successeurs, aux personnels, écrivait François Régis Hutin. Elle leur est due à tous également car est égale leur volonté de servir le lecteur et la démocratie, car est aussi fort le refus de se servir eux-mêmes ». (3)

 

Mais ce succès pouvait aiguiser les appétits financiers. Et, lorsqu’une vague de concentration déferla sur la presse française à partir des années 1972 et qu’elle se renforça en 1986, Ouest-France pouvait devenir une cible. Des journaux issus de la Résistance furent rachetés par de grands groupes. Il fallait donc franchir une nouvelle étape pour éviter que Ouest-France ne tombe sous l’influence de groupes de pression ou d’intérêts économiques le détournant de sa finalité (3).

Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste

 

François Régis Hutin fonda donc, en 1990, l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste pour présider aux destinées de Ouest-France. Cette association à but non lucratif, ne peut ni s’acheter ni se vendre. Elle met donc Ouest-France hors du jeu capitaliste et de ses pressions. Ainsi, le Conseil d’administration, les anciens gérants Louis Estrangin et Roger Lavialle prirent ces décisions fondamentales (3). Signe de continuité avec l’esprit fondateur, Pierre-Henri Teitgen, auteur du Cahier Bleu, fut le premier président de l’association.

 

Le cap fut donné en ces termes par François Régis Hutin : « L’indépendance de Ouest-France est donc définitivement garantie par les membres de l’Association comme le voulurent les fondateurs. […] L’entreprise doit déployer aujourd’hui des efforts beaucoup plus poussés dans tous les domaines pour maintenir une rentabilité qui est gage de l’indépendance du titre. Mais cela ne se fait et ne se fera que si on garde clairement l’idéal des premiers jours et savoir le traduire dans les situations nouvelles… » (3)

 

La fondation de Ouest-France en 1944 s’accomplit donc dans la fondation de l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste en 1990. Elle est l’aboutissement de la fondation de 1944, elle-même dans le droit fil de la fondation de L’Ouest-Éclair. Ainsi, écrivait François Régis Hutin : « Nous avons la certitude que l’œuvre entreprise dès 1899 dans la pauvreté et le dévouement, recréée en 1944 dans la lutte courageuse et le désintéressement, sera poursuivie encore longtemps dans la fidélité à l’idéal des origines en vue de construire une société toujours plus humaine, toujours plus solidaire et toujours plus fraternelle. » (3)

 

(1) Ouest-France du 8 août 1944.

(2) Petit bois pour un grand feu, de Jean Marin, aux éditions Fayard.

(3) François Régis Hutin, conférences et articles dont Ouest-France du 10 avril 1990 et du 6 août 2004.

(4) La presse bretonne dans la tourmente, de Henri Fréville, aux éditions Plon.

(5) Enfin libres !, Ouest-France du 7 août 1944.

(6) Vive la France, Ouest-France du 18 septembre 1944.

(7) Ouest-France du 20 octobre 1945.

 

Lire : Ouest-France du 7 août

 

Jean-Philippe Behr

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