Face à l’essor de l’IA dans les rédactions, les tensions montent. Chez Infopro – où une grève est en cours – et « L’Equipe », les syndicats sont vent debout. La crainte d’être remplacés par des robots-journalistes s’intensifie, alors que les médias évoluent dans un contexte difficile.
La vieille crainte des robots-journalistes commence à prendre corps. Et dans certaines rédactions, l’heure est à la mobilisation. Une partie des salariés d’Infopro (derrière « Le Moniteur », « L’Usine nouvelle », « La Gazette des communes » etc.) est à l’arrêt depuis mercredi après-midi et un appel à la grève a été envisagé à « L’Equipe ».
Dans les deux cas, l’IA est pointée du doigt. Chez Infopro, les journalistes de 26 titres de presse professionnelle s’opposent au projet de leur propriétaire de supprimer des postes au nom de l’IA, selon des sources syndicales. Un débrayage est aussi prévu en début de semaine prochaine.
Selon les syndicats (SNJ, SNJ-CGT, FO, Unsa, CFDT), Infopro Digital a annoncé en CSE (comité social et économique) « la suppression des postes de tous les journalistes secrétaires de rédaction (SR), soit 19 journalistes en CDI au total ». Pour les remplacer, la direction annonce cinq nouveaux postes de « chef d’édition » tenus de travailler avec les nouvelles technologies, selon un communiqué syndical. A priori, l’entreprise prévoirait toutefois des reclassements, pour éviter les licenciements secs.
Hallucinations
« Le problème n’est pas tant l’utilisation de l’IA qui peut être un atout, que le fait de confier à l’IA des tâches journalistiques de réécriture ou de fact-checking. Les chatbots peuvent avoir des hallucinations, or qui sera responsable des erreurs ? » s’inquiète Michel Nicolas, élu SNJ et lui-même SR. « Avec seulement cinq chefs d’édition, il sera impossible de tout relire, tout vérifier, changer les titres etc. ». Contactée, la direction d’Infopro (qui emploie plus de 230 journalistes) n’a pas souhaité faire de commentaire.
A « L’Equipe », une grève était prévue, avant que les syndicats décident de suspendre cet appel jeudi soir, après un message de la direction. Là encore, l’IA fait partie des motifs de griefs, de même que les conditions de travail, les suppressions de postes et les négociations salariales.
La raison de la colère : un nouvel outil potentiel permettant le bâtonnage de dépêches. Sous prétexte de vouloir libérer du temps, ce projet pourrait « remplacer, encore une fois, le travail des journalistes », s’insurge l’intersyndicale dans un communiqué.
« L’Equipe » a toutefois tenté de calmer le jeu. Selon nos informations, Rolf Heinz, directeur général, a envoyé ce jeudi un courriel aux salariés pour les rassurer : « Il n’a jamais été question de déployer l’IA générative de texte ex nihilo. Il n’est pas non plus question de déployer un outil de bâtonnage des dépêches, la réflexion sur cet usage étant à peine initiée », écrit-il, ajoutant qu’une charte est en cours de discussion et que la direction souhaite un dialogue avec les organisations syndicales.
Plans sociaux
Ces deux exemples récents illustrent une tendance de fond. Les rédactions utilisent de plus en plus l’IA dans diverses tâches. Dans les débuts de l’IA générative, la plupart des grands projets mis en avant, en France, étaient plutôt axés sur de nouveaux développements tel que des moteurs de recherche avec des chatbots ou des éditions internationales, réalisés grâce à l’IA (Le Monde, le Figaro, Les Echos etc.).
Mais au fil du temps, les « robots » se sont immiscés un peu partout pour assister les rédactions et gérer une multitude de données, faire de la traduction ou convertir un son en texte, aider à la recherche de sujets ou de tendances émergentes, assister dans la correction des papiers ou encore proposer des titres ou résumés… Du temps gagné mais aussi des tâches automatisées, provoquant des grincements de dents de la part des syndicats, comme à « Paris Normandie », ou « L’Est Républicain », l’un des pionniers.
Ce qui inquiète les salariés est le fait que l’IA ne se cantonne pas forcément au rôle d’assistant pour apporter de la valeur ajoutée, mais permette de compenser partiellement des postes. Car, cette crainte d’un « grand remplacement » intervient alors que les médias ne sont pas au meilleur de leur forme. Des projets d’économies sont annoncés en cascade. Depuis décembre 2025, les acteurs de la presse ont ainsi prévu la suppression de près d’un millier d’emplois, selon un récent décompte du « Monde ».
L’un des cas les plus emblématiques est celui de Prisma, qui prévoit un plan de départs pouvant porter sur 40 % des effectifs, alors même qu’il a été l’un des chantres de l’IA – allant jusqu’à cloner des journalistes. Au « Point », l’an dernier, des emplois de correcteurs réviseurs ont été supprimés, alors que le groupe a communiqué sur une utilisation accrue de l’IA.






































