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Ces millions de travailleurs invisibles du numérique

Mise en ligne le 16 avril 2017

Lire Le Figaro du 15/4/17 page 20

Extrait

Enquête sur l’envers du monde numérique. 45 à 90 millions de petites mains précaires construisent, alimentent et corrigent le Web mondial.

Ils likent des pages Facebook par milliers, s’abonnent en chaîne à des comptes Twitter ou laissent des commentaires mirifiques pour des restaurants où ils ne mettront sans doute jamais les pieds. Ce ne sont ni des robots ni des internautes tout à fait comme les autres, mais plutôt des travailleurs d’un genre nouveau. On estime aujourd’hui qu’entre 45 et 90 millions de personnes dans le monde sont des «ouvriers du clic» réguliers, c’est-à-dire une main-d’œuvre invisible et pourtant essentielle au fonctionnement de l’économie numérique. Dominé à 80 % par MTurk et CrowdFlower, deux plateformes qui mettent en relation les pourvoyeurs de tâches et les exécutants, ce marché s’élevait déjà à 2 milliards de dollars en 2013, selon la Banque mondiale. Il atteindra entre 15 de 25 milliards de dollars en 2020, selon l’institution.

Il a fallu inventer un nouveau concept pour désigner ces activités qui mobilisent quelques heures par semaine l’internaute moyen, l’étudiant français ou le chômeur, comme des ouvriers à temps plein en Malaisie ou au Nigeria: le «digital labor». Les chercheurs francophones ont délibérément choisi de ne pas traduire le terme. «Travail numérique» pourrait en effet faire penser aux ingénieurs ou aux travailleurs spécialisés dans le numérique. Le digital labor concerne en fait les activités sur Internet de tous les usagers des plateformes sociales, d’objets connectés ou d’applications mobiles, qui sont des «formes d’activités assimilables au travail car productrices de valeur, faisant l’objet d’un encadrement contractuel et soumises à des métriques de performance», explique le sociologue Antonio Casilli dans Qu’est-ce que le digital labor?. En ce sens, même un utilisateur de Facebook est un travailleur qui s’ignore: après tout, quand il aime des contenus, ne crée-t-il pas des données revendues jusqu’à 15 euros sur le florissant marché publicitaire?

Même un utilisateur de Facebook est un travailleur qui s’ignore : après tout, quand il aime des contenus, ne crée-t-il pas des données revendues jusqu’à 15 euros sur le florissant marché publicitaire?

Turcs mécaniques

Sur Mechanical Turk (MTurk), détenu par Amazon, les «travailleurs du clic» sont payés à la pièce. Une fois inscrit, on y réalise des Hits (Human Intelligence Tasks) qui ressemblent souvent à ce que l’on peut faire sur Facebook dans son temps libre: écrire des courts commentaires, cliquer, regarder des photos et des vidéos… Tous ces clics rendent des services très utiles aux entreprises et sont autant de tâches très peu qualifiées, chronophages et qu’aucune intelligence artificielle n’est en mesure de réaliser. Plutôt que de faire relire un million de lignes d’un tableur Excel à un ingénieur de la Silicon Valley, les entreprises en appellent aux «turkers» pour des raisons de rentabilité.

C’est d’ailleurs ce qui explique le nom d’Amazon Mechanical Turk: au XVIIIe siècle, le «Turc mécanique» était présenté comme un automate joueur d’échecs dans les foires. En réalité, c’était un humain caché derrière les mécanismes qui activait le faux robot. Amazon a ainsi encore recours à des millions d’opérateurs humains pour aider ses intelligences artificielles. D’autres géants du Web ont créé leur propre système de Turcs mécaniques, de façon plus ou moins assumée. Google passe par EWOK, Microsoft se sert de l’UHRS, et IBM s’appuie sur la plateforme Mighty AI. La main-d’œuvre a beau être dispersée entre différentes plateformes, Internet est devenu, avec le travail du clic, la plus grosse usine du monde.

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